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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

QUAND LE JAPON DÉCOUVRE LES LANGUES ÉTRANGÈRES

 

Pour une famille japonaise, même si elle n'a jamais quitté l'archipel, c'est désormais le must d'envoyer ses enfants dans des écoles traditionnellement réservées aux étrangers.

 

Excuse-me! Could you tell me where is… Excusez-moi! Pourriez-vous me dire où se trouve… Dans le meilleur des cas, l’étranger qui cherche son chemin au Japon aura droit à un regard furibond, au pire à un coup d’épaule.
A Tokyo, à Osaka, à Nagoya, le salaryman croisé dans la foule à la sortie des bureaux aura fait comme s’il ne l’avait pas vu. Tout simplement parce qu’il ne parle pas anglais. Ou plutôt parce qu’il pense qu’il ne le parle pas assez bien. Et pour lui comme pour tous les Japonais, il vaut mieux paraître impoli qu’incompétent.
Un jour, le directeur des relations publiques d’une grande firme automobile nipponne, présente partout dans le monde, recevant un journaliste étranger, lui demande de venir avec un interprète. Toute la conversation se déroule en japonais jusqu’à ce qu'au détour d’une question non prévue, il réponde sans réfléchir en anglais. C’était sa direction qui lui avait demandé de ne pas utiliser la langue de Shakespeare de peur qu’il fasse un impair, alors même que le grand patron de l’entreprise n’en parlait pas un mot.
Aujourd’hui, le Japon veut faire table rase de cette mauvaise réputation qui lui colle à la peau. Il parie sur les enfants de la "troisième culture". La première, ce sont ceux dont les parents ont vécu outre-mer et pour qui les langues étrangères sont devenues naturelles. La deuxième, c’est lorsque ces enfants ont eu l’occasion d’aller à l’étranger ou d’être en contact avec des personnes autres que japonaises. Et la troisième… c’est le mélange des deux.
Comment le faire? Pas besoin de s’expatrier, pas besoin de quitter la famille: on va dans les "gaikokujin gakko", les écoles étrangères qui, à l’origine, n’étaient pas destinées au Japonais. Mais c’est la dernière mode pour les parents aisés. Les moins chères coûtent en effets au bas mot 20 000 dollars par an.
Qui sont-ils, ces parents? Des cadres qui ont eux-même étudié à l’étranger et veulent que leurs enfants aient aussi une ouverture sur l’extérieur, des professions libérales branchées qui veulent être à la mode, mais aussi des couples qui ne parlent pas anglais et veulent que leur fils ou leur fille n’ait pas le même handicap.
Keiko, une mère citée par le Japan Times, souligne ainsi que son mari, diplômé de la prestigieuse université de Tokyo, regrette amèrement de n’avoir jamais été confronté à la dimension internationale que recouvrait pourtant ses études.
En classe au Japon, c’est le professeur qui inculque le savoir et lui seul. Les élèves, puis les étudiants, ne sont pas censés apporter leurs idées. L’initiative individuelle, la créativité, l’esprit critique n’existent pas.
Mais l’engouement pour les écoles étrangères a ses limites. Il arrive aujourd’hui que l’enfant à la maison connaisse le mot anglais d’un objet dont il ignore le nom japonais quand ses parents ne savent, eux, que le mot japonais et pas l’anglais!
Du coup, nombreuses sont les familles qui envoient leurs enfants dans des écoles publiques purement nipponnes après les cours, ou qui les y inscrivent pendant l’été, après que les écoles internationales ont cessé leurs cours.
Ils craignent qu’un jour ils ne se sentent plus japonais du tout et perdent totalement leurs racines culturelles. Les langues étrangères ne sont décidément pas encore quelque chose de tout à fait naturel au pays du Soleil-Levant.
 

Arnaud Rodier, septembre 2014