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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

CHINE-CORÉE, JE T'AIME MOI NON PLUS

 

L'accord de libre-échange entre la Chine et la Corée du Sud fête ses six mois d'existence. Et les Coréens disent être ceux qui connaissent le mieux les Chinois dans le monde. Pas si sûr.

 

"Un responsable du gouvernement chinois m'a dit un jour qu'il aimait plus les Coréens que les Japonais. Parce que, précisait-il, quand je parle à un Coréen, je peux dire ce qu'il pense. Cela se voit sur sa figure. Mais quand je parle à un Japonais je ne sais jamais. Il faut que je devine. J'aime les Coréens parce qu'ils ne cachent pas leurs sentiments". L'article, publié dans le Korea Times, est signé Lee Seong-hyon, un chercheur du Sejong Institute.
Lapidaire et provocateur, il reflète parfaitement les ambiguïtés qui séparent les deux pays alors que Pékin et Séoul promettent de renforcer leur coopération et s'engeant à "maintenir la paix et la stabilité en Asie du Nord-Est" qui sont "importantes pour la région et le monde", selon le Premier ministre chinois Li Keqiang.
Étape historique
La Chine et la Corée du Sud ont signé en juin 2015 un accord de libre échange entré en vigueur le 20 décembre de la même année. Il a tout juste six mois. Il prévoit une réduction des droits de douane de plus de 90% sur les vingt prochaines années. La première et la quatrième économie d'Asie ont enregistré 214 milliards d'euros d'échanges commerciaux en 2014. La Corée du Sud est l'un des plus gros investisseurs en Chine, avec 1,4 milliard d'euros injectés pour les six premiers mois de 2015. La présidente Park Geun-hye ne craint pas de qualifier cet accord "d'étape historique" dans les relations entre les deux pays.
"Les Coréens se vantent d'être ceux qui connaissent le mieux la Chine dans le monde, mais c'est contestable", poursuit Lee Seong-hyon. A ses yeux, les Coréens ne voient en réalité que la culture traditionnelle chinoise, dont ils ont utilisé les caractères jusqu'à l'invention de leur propre alphabet, le "hangeul" au XVe siècle. Ils se projettent encore dans le "San Guo", la période des Trois Royaumes, et la culture du confucianisme.
"Hallyu", la vague coréenne
Il en veut pour preuve l'anecdote de l'écrivain contemporain Guo Moruo qui, visitant la Corée du Nord en 1958 et découvrant la tombe de Chung Mong-joo, un célèbre élève de "l'école des lettrés", ne savait pas s'il était Coréen ou Chinois.
A l'inverse, estime ce chercheur, les Coréens ont une très mauvaise connaissance de la Chine actuelle, celle d'après 1949 et celle du communisme. "Tout se passe comme si la Corée contemporaine se focalisait sur la Chine ancienne, et la Chine actuelle regardait bien, elle, la Corée d'aujourd'hui".
L'intérêt de Pékin pour Séoul n'est pas nouveau. Dès les années 80 et la politique de Deng Xiaoping de "l'ouverture socialiste de marché", la Chine a regardé la péninsule comme un possible exemple de développement économique. Avec la chute du régime soviétique en 1990 et 1991, Séoul et Pékin ont renoué des relations diplomatiques en 1992. Sans pour autant bien se comprendre.
Mais c'est au début des années 2000, avec la "hallyu", la "vague coréenne", qui explose dans la musique et dans les séries télévisées, que les Chinois se prennent véritablement d'engouement pour la Corée du Sud.
Fragile équilibre
Cependant l'équilibre réel entre les deux pays ne cesse de fluctuer au gré des gouvernements sud-coréens qui se succèdent. Roh Moo-hyun, qui dirige le pays de 2003 à 2008, s'affiche ouvertement pro-chinois, tandis que son successeur, Lee Myung-bak reprend ses distances avec Pékin. Aujourd'hui Park Gen-hye semble vouloir s'en rapprocher. Un symbole ne trompe pas. A peine élue en 2013, c'est à Pékin qu'elle envoie d'abord ses diplomates, alors que la tradition voulait qu'ils soient en priorité dépêchés à Washington, le grand allié militaire de la Corée du Sud.
La Corée, qui vient de décider un plan de relance économique de 15 milliards d'euros, a révisé sa croissance pour 2016 de 3,1% à 2,8%. Elle s'inquiète du ralentissement de la demande mondiale alors que ses exportations assurent la moitié de son économie. Elle craint que la décision de la Grande-Bretagne de quitter l'Europe ne mette à feu et à sang le Vieux Continent.
Construction navale en crise, aciéries menacées
Sa construction navale, l'un des fleurons de son industrie lourde, est en pleine crise. 63 000 postes risquent de disparaître et les grands chantiers, Hyundai, Daewoo, Samsung, menacent de se mettre en grève. Et ses aciéries sont menacées, ironie du sort, par la Chine justement.
Pékin veut fusionner deux mastodontes, Shanghai Baosteel et Wuhan Iron and Steel pour n'en faire qu'un groupe d'une capacité de production annuelle de 61 millions de tonnes. De quoi enterrer le géant sud-coréen Posco, qui ne dépasse pas les 42 millions de tonnes.
Si Séoul croit si bien connaître la Chine, la Corée du Sud peut néanmoins se méfier. Pékin vient encore de la mettre en garde contre le déploiement d'un bouclier antimissile américain visant la Corée du Nord. Bouclier que la Chine redoute pour elle-même.
Je t'aime moi non plus. Tant que l'on en reste là, tout va bien. Mais si le bras de fer entre les États-Unis et Pékin en Asie-Pacifique venait à se durcir, la Corée ne pèserait pas lourd.
 
 
 
 
Arnaud Rodier, juillet 2016