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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

SALON DU LIVRE : LA CORÉE MALVENUE ?

 

La Corée du Sud était l'invitée d'honneur du salon du livre 2016 à Paris. Quelques "couacs" ont terni la fête. Les éditeurs des deux pays se retrouveront à Séoul en juin.

 

L'expression "invité d'honneur" ne semble pas avoir tout à fait le même sens en France et en Asie.
La Corée du Sud était l'invitée d'honneur du salon du livre 2016 à Paris, salon rebaptisé cette année "Livre Paris"
Un beau pavillon rouge de 506 mètres carrés au parc des expositions de la Porte de Versailles, mais installé tout au fond du hall 1.
Une visite éclair du président de la République François Hollande et de la ministre de la Culture Audrey Azoulay, la veille de l'inauguration, et à peine une petite soixantaine de personnes à l'inauguration elle-même, le lendemain, très majoritairement des Coréens.
Le Centre culturel coréen avait pourtant bien fait les choses, en envoyant bien à l'avance ses invitations en bonne et due forme auxquelles il suffisait de répondre par mail ou par téléphone.
Las ! Quelques jours plus tard il était obligé de renvoyer un message de "changement de moyen d'accès". Et de préciser que pour "faciliter l'accès à la cérémonie d'ouverture et au concert du pavillon de la Corée" il fallait, "même si vous avez déjà répondu" bien vouloir "s'inscrire en ligne".
Les manuels scolaires d'abord
Le cabinet de relations publiques "Façon de penser" -4 personnes- était passé par là. C'est lui qui gère les accréditations. Il a refusé la mienne, malgré ma carte de presse à l'appui. Et entend donc gérer aussi les invitations. Il l'a cette fois-ci acceptée sans broncher. Même nom, même adresse, même domiciliation sociale, même numéro de téléphone !
Résultat, de nombreuses chaises vides dans l'espace de conférence du stand de la Corée ce jeudi matin... avant que celui du Centre national du livre, juste derrière, ne commence ses essais de micro et couvre la voix de l'interprète.
Selon l'Agence coréenne pour la promotion de l'industrie de l'édition (KPIPA), le total des ventes de livres en Corée atteint 970 millions d'euros, celui des manuels scolaires 2 milliards d'euros et celui des magazines 820 millions d'euros, soit un total de 3,8 milliards d'euros. Le pays compte une dizaine de grandes maisons d'édition spécialisées rien que dans les manuel scolaires, et le secteur tout entier a connu entre 2005 et 2014 une croissance annuelle de 1,2%.
Curieusement les librairies "physiques" tiennent le coup puisque les quatre plus grandes librairies en ligne ne représentent que 50% du marché.
Au premier semestre 2015, la Corée a publié 35 267 titres, une hausse de 2,4% par rapport à la même période de l'année précédente, dont 10 141 consacrés au scolaire et au para-scolaire, et plus de 8 000 centrés sur les sciences humaines et sociales. La littérature reste donc la portion congrue.
En 2014, tous genres mélangés, 15,5% des titres étaient des oeuvres traduites de l'étranger, dont plus de 35% du japonais, suivis par des textes anglo-américain, la littérature britannique et la littérature française.
Obsession de la réussite et de la compétition
Si les ouvrages du vulgarisation de sciences humaines se taillent la part du lion, et que la part des romans est si faible, c'est que les lecteurs âgés entre 20 ans et 30 ans sont obsédés par la réussite et la compétition.
Dès l'école il faut être le premier. Du coup, tous les enfants prennent des cours du soir dans les "hagwons" des établissements privés hors de prix, jusqu'à 11 heures ou minuit. Et ensuite il faut décrocher la meilleure université.
Mais à une époque où la croissance ralentit et où le chômage augmente, beaucoup d'étudiants baissent les bras, se contentent de petits boulots et basculent soit dans un monde virtuel, soit dans la rue.
Ce sont ces déracinés que la littérature et le cinéma coréens dépeignent souvent de manière très sombre. "Ces jeunes existent partout, mais personne ne leur tend l'oreille", écrit Kim Younh-ha dans son dernier roman "J'entends ta voix".
Une littérature contemporaine que l'on connaît mal en France. Une littérature qui oscille sans cesse entre tradition et modernité.
Côté modernité : la solitude, l'absence, l'obligation de réussir, la culpabilité, les difficultés de communication, la peur, la violence extrême aussi.
Côté tradition, l'amour, les saisons, les arbres en fleurs, la famille, l'enfant et les croyances ancestrales.
Aucun Coréen ne l'avouera, mais tous les Coréens sont chamanistes. Ce n'est pas une religion, il n'y a pas de texte, toute la tradition est orale. Mais la "Mudang", la Chaman, est omniprésente. Elle fait de la divination. On l'appelle en cas de maladie rare. Elle conduit l'âme des morts au bon endroit. On la sollicite pour avoir la meilleure université. Elle est partout dans les livres, dans les "manhwa", l'équivalent des mangas japonais, les bandes dessinées.
Foire internationale du livre de Séoul
Côté tradition, il y a aussi l'histoire. Les moines bénédictins pendant la guerre Nord-Sud dans "L'échelle de Jacob", de Gong Ji-young. "Fleur noire" de Kim Young-ha, encore, et les Coréens partis émigrer au Mexique au début du XXè siècle. Ou "La fille aux sept noms" de Hyeonseo Lee, l'histoire vraie d'une transfuge nord-coréenne passée a Sud par la Chine.
A Paris, 30 auteurs coréens étaient invités. Dont plusieurs encore jamais traduits en France.
Pas moins de 5 organisations, l'Association des éditeurs coréens, la Société des éditeurs coréens, l'Agence coréenne de promotion de l'industrie de la publication, l'Institut coréen de la traduction littéraire, l'Agence coréenne des contenus créatifs, les accompagnaient.
Les éditeurs ont pu se rencontrer en marge du salon du livre. Ils le referont en juin, lors de la foire internationale du livre de Séoul. "La France est un bon récepteur de la littérature coréenne, mais les autres pays européens ne le sont pas", juge Jeong Myeong-kyo, professeur à l'université Yonsei de Séoul.
Elle n'aura en tout cas pas de mal à être mieux accueillie que la Corée à Paris.
 
 
Arnaud Rodier, mars 2016