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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA CORÉE DU NORD SE LAISSERA-T-ELLE TENTER PAR L'OUVERTURE ?

 

Il est temps d'avancer vers une unification pacifique, juge la présidente de la Corée du Sud. Et au Nord une nouvelle classe moyenne semble en train de naître.

 

Une équipe de 14 sud-Coréens vient de se rendre au mont Kumgang, en Corée du Nord, pour préparer de nouvelles rencontres entre des familles séparées par la guerre. Elle était chargée de vérifier les hébergements, les salles de banquet et d'ajuster les détails de réunions qui auront lieu du 20 au 26 octobre.
Dans un premier temps, 400 Sud-Coréens de 97 familles pourront voir leurs proches nord-coréens entre les 20 et 22 octobre, puis 250 Sud-Coréens de 90 familles feront de même du 24 au 26 octobre.
Les dernières réunions de familles séparées avaient eu lieu en février 2014, avant que Pyongyang ne les interdisent. Or plus de 60 000 Sud-Coréens sont dans ce cas, dont la majorité d'entre eux ont aujourd'hui plus de 80 ans.
Une goutte d'eau dans le conflit qui déchire la péninsule depuis 1950. Il est d'ailleurs exclu d'envisager une quelconque réunion de haut niveau en parallèle. "Pour l'instant aucune actualité spécifique n'est en cours", a prévenu le ministère de l'Unification à Séoul. Il n'empêche que "l'amélioration des relations entre les deux Corées" auront été au centre des discussions entre la présidente Park Geun-hye et le président Barack Obama à Washington. La Corée du Sud et les États-Unis ont réaffirmé leur volonté d'engager concrètement la dénucléarisation de la République démocratique de Corée (RPDC). Et ils ne désespèrent pas de ramener cette dernière à une table de négociation à six, avec la Chine, la Russie et le Japon.
Pour Park Geun-ye, qui s'est toujours montrée très prudente sur le dossier nord-coréen, "il est maintenant temps d'avancer vers une unification pacifique". Cette nouvelle main tendue surprend. Mais il est peut-être temps aussi pour la Corée du Nord, tout autant imprévisible qu'elle soit, de mettre de l'eau dans son vin.
Le pays, selon l'Organisation des Nations-Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), ne va produire cette année que 1,5 million de tonnes de riz et 2,2 millions de tonnes de blé, soit 14% de moins que l'an dernier. Il devra en importer respectivement 300 000 tonnes et 200 000 tonnes l'an prochain. Sans répondre à ses besoins. 5,4 millions de tonnes lui sont nécessaires au minimum, alors qu'il n'en avait déjà produit que 4,3 millions de tonnes en 2014. Un Nord-Coréen consommera en moyenne 147 kilos de riz et de blé l'an prochain, soit à peine la moitié de la quantité recommandée par les Nations-Unies.
Intérêts politiques contre intérêts économiques
Vers qui se tourner? La Chine, bien sûr. La Chine qui, depuis le début de l'année, lui a fourni quelque 500 000 tonnes de pétrole brut. La Chine qui lui assure presque tous ses besoins en énergie, qu'il s'agisse de pétrole, de gazole ou de kérosène. Mais les relations entre les deux pays se sont tendues de puis le début de l'année 2013, en raison des essais nucléaires et des tirs de missiles du Nord et Pékin se fait de plus en plus tirer l'oreille. Si entre 2006 et 2013, les échanges entre la Chine et la Corée du Nord avait été multipliés par 5, ils ont ralenti de 2,8% ces deux dernières années. Ils auraient même chuté de près de 14% au premier semestre de cette année, selon les Échos.
Pékin, en réalité, est écartelé entre ses intérêts politiques et ses intérêts économiques. La Corée du Nord, communiste, est un allié. Mais la Corée du Sud est, de son côté, l'un de ses plus grands fournisseurs. Et la Chine se demande aujourd'hui si un réchauffement de leurs relations ne serait pas encore le meilleur moyen de faire baisser la menace que fait peser la Corée du Nord sur l'ensemble de la région.
Tout le monde a remarqué la présence du numéro cinq du Parti communiste chinois, Liu Yunshan, à la grande parade militaire fêtant le 10 octobre le soixante-dixième anniversaire du Parti des travailleurs nord-coréens. Accolades et poignées de mains avec Kim Jong-un, larges sourires, il était à l'évidence l'invité d'honneur du "cher leader".
Un "cher leader" qui a besoin de redorer son blason à l'extérieur comme à l'intérieur du pays. Il avait menacé le monde d'un tir de missile longue portée pour le soixante-dixième anniversaire. Il ne l'a pas fait. Il multiplie chez lui les initiatives de tous genres pour séduire une nouvelle classe moyenne naissante.
Parcs d'attraction et téléphones mobiles
On voit fleurir en Corée du Nord les parcs d'attraction du type de ceux que l'on peut voir en Occident. Les téléphones mobiles se généralisent. Koryolink, contrôlé par l'égyptien Orascom Telecom, compterait près de 3 millions d'abonnées. Ils ne donnent pas accès à Internet mais seulement à l'intranet nord-coréen. A Pyongyang, les taxis sont désormais nombreux. Toute une économie parallèle se développe à côté de l'appareil d'État, dans les biens de consommation, les services et les banques et les restaurants. Cinq hôtels de la capitale sont aujourd'hui équipés de distributeurs automatiques de billets de banque.
Reste une grande inconnue. Les Sud-Coréens sont-ils prêts à aller plus loin vers une ouverture avec le Nord? La Banque centrale de Corée (BOK) vient de réviser à 2,7% contre 2,8% ses prévisions de croissance pour le pays en 2015. Elle l'a ramené de 3,3% à 3,2% pour l'an prochain. La consommation du pays stagne. Les prix à la consommation n'augmenteront que de 0,7% cette année. Les exportations de la Corée du Sud ne cessent de baisser depuis le début de l'année (-8,3% en septembre), notamment en raison du ralentissement de la Chine qui représente plus de 25% des ventes du pays à l'étranger. Malgré des taux d'intérêts maintenus au niveau historiquement bas de 1,5%, l'économie s'essouffle. La population vieillit, les jeunes ne trouvent pas d'emplois, ou difficilement. Ce qui se passe au nord du 38éme parallèle, de l'autre côté de la frontière, n'est pas leur priorité.
La réunification, "ce devrait être notre rêve à tous de quelque côté de la frontière que nous nous trouvions. Pourtant, beaucoup de Sud-Coréens considèrent cette perspective avec inquiétude. Trop de choses nous séparent", résume très bien la transfuge nord-coréenne Hyeonseo Lee dans son livre "La fille aux sept noms", qui vient de sortir en France.
 
Arnaud Rodier, octobre 2015