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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA CORÉE DU SUD PARIE SUR LA FLEXIBILITÉ DU TRAVAIL

 

Entre le "bibimbap", les verres de "soju" et la "K.Pop", François Hollande évoquera peut-être aussi l'emploi, début novembre à Séoul, avec Park Geun-hye, son homologue sud-coréenne.

 

LLe sujet n'est évidemment pas inscrit au programme des festivités. La France et la Corée du Sud célèbrent cette année et jusqu'à la fin de 2016 130 ans de relations diplomatiques. Fleur Pellerin, ministre de la Culture va s'y rendre très prochainement. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, y accompagnera François Hollande début novembre.
Pas moins de 260 manifestations culturelles sont prévues. La Maison de la Chine à Paris a créé un site spécial pour l'occasion, www.desirdecoree.com . Mais s'il est un domaine, beaucoup moins ludique, où les deux pays pourraient échanger bien des idées, c'est celui de la flexibilité du travail.
La présidente Park geun-hye, qui vient d'inviter les représentants de la Commission de développement économique et social (ESCD), commission rassemblant la patronat, les syndicats et le gouvernement qui ont trouvé un accord sur la réforme du travail, s'est félicitée qu'il contribue à "offrir un espoir à la jeune génération". Avant d'ajouter: "le processus à suivre ne sera pas facile, mais sera très important".
Le 13 septembre dernier, la Fédération des syndicats coréens (FKTU) a approuvé un texte qui va notamment permettre aux entreprises de licencier les employés faisant preuve de négligence ou dont les résultats sont jugés insuffisants. Actuellement elles ne peuvent le faire que s'ils sont impliqués dans une affaire de corruption ou de fraude, ou si la firme qui les emploie rencontre de graves difficultés financières.
La Confédération coréenne des syndicats (KCTU), l'autre grande confédération du pays, a refusé. Elle veut organiser une grève générale. Le chef d'un syndicat de métallurgistes a même tenté de s'immoler pour protester.
Plafonnement des salaires
En août dernier, les cinq associations de patrons, la Fédération des employeurs coréens (KEF), la Chambre de commerce et d'industrie de Corée (KCCI), la Fédération des industries coréennes (FKI), la Fédération coréenne des petites et moyennes entreprises (KBIZ) et l'Association coréenne du commerce international (KITA) avaient dénoncé un "marché du travail inflexible" et réclamé une "réforme drastique". "Une restriction rigide concernant les licenciements ne fait que garantir l'emploi sans prendre en compte les compétences et le résultat du travail, et le système de salaire annuel basé sur une augmentation automatique protège excessivement les droits acquis des employés", soulignaient-ils. Ce sont à leurs yeux les principales raisons pour lesquelles "les entreprises hésitent à recruter".
Outre l'assouplissement des licenciements, un système de plafond salarial sera introduit dans toutes les institutions et les entreprises publiques. Il y aura également un plafond pour les salaires des gens approchant de la retraite. "Les seniors, les employés en contrat à durée déterminée doivent partager plus de peines et céder plus de droits acquis", juge la présidente de Corée du Sud. Enfin, le système des salaires basés sur le coefficient d'ancienneté sera replacé par un système reposant sur l'évaluation des résultats dans les entreprises.
En contrepartie, les indemnités de licenciement seront augmentées de 50 à 60% et la durée de versement des allocations de chômage, qui varient entre 90 et 140 jours, sera prolongée de 30 jours. De plus, a annoncé le ministère de l'Emploi et du Travail, le salaire horaire minimum passera à 6 030 wons (5,14 dollars) l'an prochain. Une hausse de 8,1% par rapport à cette année qui va concerner 18% des salariés du pays, soit environ 3,42 millions de personnes.
Créer des emplois jeunes
En introduisant plus de flexibilité sur le marché du travail, le gouvernement espère renverser la courbe de la baisse de l'emploi. En août les créations d'emplois ont en effet atteint leur plus bas niveau en six ans et le chômage des jeunes dépassait les 8%. Selon la FKTU, pas moins de 1,16 million d'entre eux ne parviennent pas à trouver un travail. Durant les regains de tension avec la Corée du Nord cet été, "nous avons vu que les jeunes sont prêts à prendre l'uniforme des réservistes ou à ajourner le retour à la vie civile après leur service militaire", notait au début du mois de septembre Park Geun-hye. "Il faut absolument créer des emplois jeunes".
De son côté, le ministre du Commerce, de l'Industrie et de l'Energie, Yoon Sang-jick, voit dans la réforme du travail un bon moyen de renforcer la compétitivité des entreprises coréennes. "Les exportations ont diminué pendant huit mois consécutif", déplore-t-il. Pour 2015, elles devraient reculer de 4 à 6%, estime la Banque centrale. Selon l'Institut de recherches LG, elles pourraient baisser de 6,3%. Et au troisième trimestre de cette année elles pourraient tomber à 130 milliards de dollars, soit leur plus mauvais résultat trimestriel depuis près de cinq ans. Or ces exportations assurent la moitié du PIB (produit intérieur brut du pays) du pays, dont 25% destinées à la Chine.
La présidente sud coréenne, qui s'est envolée pour New-York et le sommet spécial des Nations Unies, aura fort à faire. Plus de 7 000 ouvriers de l'usine d'Ulsan de Hyundai Motor, le premier constructeur automobile du pays, ont entamé des grèves tournantes. Elles risquent fort de toucher d'autres entreprises dans un contexte de ralentissement mondial.
Entre le "bibimbap", le plat national coréen, les verres de "soju", l'alcool local, et la K.Pop, la nouvelle vague musicale née dans la péninsule, François Hollande empêtré dans le dossier des 35 heures, évoquera-t-il avec son homologue coréenne la flexibilité du travail? Rien n'est moins sûr.
 
Arnaud Rodier, septembre 2015