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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LE BLUES DE L'"OFFICE LAIDY" SUD CORÉENNE

 

Plus de 70% des trente conglomérats les plus puissants de Corée du Sud n'emploient aucune femme à des postes de direction

 

La présidente de la Corée du Sud est une femme, Park Geun-hye.
Mais il ne fait pas bon être une femme quand on veut travailler au pays du Matin calme.
Pas une seule d'entre elles n'a de poste de dirigeante dans 73,9% des 284 filiales des trente plus grosses entreprises du pays, parmi lesquelles Hyundai, Daewoo, Daelim, LG, Samsung. Et quand elles réussissent à en décrocher un, elles restent très marginales: un poste pour 1 300 emplois, contre un sur 74 pour les hommes.
Elles ne dépassent en général pas le rang de directeur. On en compte 127 cette année, contre 95 l'an dernier. Mais au-dessus, c'est la portion congrue: 25 femmes à des postes hiérarchiques véritablement importants, contre 30 en 2014.
Elles sortent pour 43,2% d'entre elles de trois prestigieuses université, Ewha, l'université nationale de Séoul et Yonsei. Elles sont plus de 40% à avoir étudié à l'étranger.
Elles ont une moyenne d'âge de 48,8 ans. 65% d'entre elles ont autour de 40 ans et 30% environ 50 ans. 2% seulement ont 30 ans ou moins.
La majorité d'entre elles, 30,4%, travaillent dans la vente.
"Les jeunes filles et les femmes en Corée du Sud excellent à l'école, mais continuent à avoir des difficultés au travail", dénonçait mi-juillet Jill Biden, l'épouse du vice-président des États-Unis Joe Biden, invitée à Séoul par la ministre de l'Égalité hommes-femmes et de la Famille.
Et pour la plupart d'entre elles, elles sont condamnées à être des "office ladies", comme on les appelle, jolies, perchées sur leurs talons hauts, et vouées aux tâches subalternes.
Je me rappelle un déjeuner avec des hommes d'affaires, au sommet d'une tour de Séoul, où un salon particulier avait été réservé. J'ouvre la porte et laisse passer mon interprète lorsque l'un des patrons me touche le bras et me demande: "pourquoi la laissez-vous passer devant? C'est votre interprète"! Sans doute, mais sans elle je n'aurais pas pu travailler.
Pas étonnant que dans ces conditions les femmes se sentent mal à l'aise au travail.
Selon une enquête de l'Institut de recherche coréen sur l'éducation et la formation (Krivet) menée auprès de salariés embauchés depuis deux ans, seulement 40,5% d'entre elles se disent satisfaites du métier qu'elles exercent contre 52% des hommes.
Et quand ces dernier disent pour 50% d'entre eux "travailler avec passion tous les jours", 35,2% des femmes seulement ont la même opinion. Elles jugent qu'elles n'ont pas les mêmes opportunités d'évoluer que les hommes. Elles ne sont que 30,4% à penser que leur entreprise exploite correctement leurs compétences, contre 43,5% des hommes.
Elles se plaignent qu'on les cantonne à des postes d'assistantes dans un monde du travail entièrement pensé pour les hommes.
Le gouvernement vient d'annoncer un plan pour créer 200 000 nouveaux emplois pour les jeunes d'ici à 2017, 75 000 emplois à temps plein et 125 000 offres de stages dans les entreprises publiques et privées. Les Coréens pourront en profiter jusqu'à 34 ans dans la mesure où l'âge moyen pour décrocher un premier travail ne cesse d'augmenter.
La présidente Park elle-même a invité fin juillet à la Maison bleue, l'équivalent de l'Élysée, 17 patrons de grands groupes pour leur demander de prendre des "mesures actives pour que les jeunes talents soient embauchés plus massivement".
Le chômage des jeunes au plus haut
Elle va offrir des avantages fiscaux aux entreprises qui recruteront et veut encourager le plafonnement des salaires. Un système qui bloquerait les rémunérations des salariés proches de la retraite pour les redistribuer vers des emplois jeunes.
Le gouvernement entend également encourager ces jeunes à se tourner vers les petites et moyennes entreprises, notamment en améliorant les conditions de travail qui n'y sont pas toujours bonnes, et en multipliant le nombre de crèches pour inciter les femmes à venir.
Il devrait en outre offrir des possibilité de logements sociaux dès trois ans de présence contre cinq actuellement. Il souhaite enfin soutenir financièrement les universités qui accepteront de modifier leur cursus afin de réduire les décalages entre les diplômes proposés et les qualifications demandées par les entreprises.
En juin, le chômage touchait 3,8% de la population active, mais il frappe 10,2% des jeunes de 15 ans à 29 ans, son niveau le plus élevé depuis 1999. Et 34,8% des emplois des 20-29 ans sont des postes temporaires.
Les grands conglomérats ont globalement augmenté leurs embauches de 1,4% au premier semestre 2015 par rapport à la même période de l'an dernier. Mais c'est insuffisant.
La croissance, touchée par le coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient, qui a fait 36 morts dans le pays, n'a progressé que de 2,2% entre avril et juin, la plus lente augmentation enregistrée depuis deux ans.
Elle ne dépassera pas 2,8% sur l'ensemble de l'année, estime la Banque centrale, au lieu des 3,1% prévus auparavant.
Dans ces conditions, la cause des femmes coréennes n'est pas gagnée. Mais la France n'a pas de leçon à leur donner. Selon l'Insee, les femmes dans l'hexagone sont également très minoritaires parmi les dirigeants salariés d'entreprises et les indépendants.
Elles ne représentent que 25% des gérants de sociétés à responsabilité limitée et 17% des dirigeants des entreprises hors SARL. Et elles gagnent 31% de moins que les hommes.
 
Arnaud Rodier, juillet 2015
 
Ce site prend des vacances... Il reparaitra en septembre. Merci à tous.