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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

EN CORÉE, DES AUTO-ÉCOLES POUR SAUVER L'EMPLOI

 

Les difficiles négociations sur la hausse du salaire minimum dans le pays cachent le profond désarroi d'une population qui vieillit dangereusement.

 

En Corée du Sud, les salariés ne font rien à moitié. Quand ils réclament une augmentation, c'est du simple au double. Le marathon entamé à Séoul entre les employeurs, les syndicats et les experts du gouvernement sur la hausse du salaire minimum pour 2015-2016 tourne au cauchemar.
Les syndicats ont d'emblée demandé une hausse de 79% du salaire minimum horaire, de 5 580 wons (4,99 dollars) à 10 000 wons alors que les chefs d'entreprise voudraient qu'il soit purement et simplement gelé. Les experts du gouvernement, eux, proposent une augmentation de 6,5% à 9,7%. Depuis plus d'un mois, les uns et les autres claquent régulièrement la porte des négociations. Dernière proposition: les patrons offrent 5 715 wons et les syndicats réclament 8 100 wons.
Les premiers estiment que le salaire minimum en Corée croit trop vite et fait courir la menace de suppressions d'emplois et d'une perte de compétitivité du pays. Les seconds jugent que la hausse contribuera à réduire les inégalités sociales et donnera un coup de pouce à la consommation des ménages qui ne repart pas.
Le ministre des Finances, qui est également Premier ministre adjoint, souhaite lui aussi une augmentation du salaire minimum qu'il voit comme un moyen efficace de doper la croissance. Mais il n'a pas réellement voix au chapitre. Ce salaire minimum, a été instauré en 1989. Son évolution ne dépend que des chefs d'entreprise, des syndicats et des experts. Les discussions qui auraient du se terminer le 29 juin sont au point mort. Le gouvernement a jusqu'au 5 août pour fixer son choix. Mais sa tache n'est pas facile. D'autant que les syndicats ont de sérieux arguments.
La relance promise par les pouvoirs publics n'est pas au rendez-vous. La Banque de Corée, la banque centrale, a du revoir sa prévision de croissance à 2,8% pour cette année, contre 3,1%, en raison, dit-elle, de l'impact du coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS). C'est la deuxième fois qu'elle le fait en trois mois. En avril, elle avait déjà abaissé son estimation de 3,4% à 3,1%. Elle calcule qu'au premier semestre 2015 l'économie coréenne n'a progressé que de 2,4% sur un an, que les dépenses de consommation n'ont augmenté que de 1,7%, ce qui est nettement insuffisant, et que les exportations, l'un des plus importants moteurs de la croissance, ont reculé de 1%. La banque s'est vue contrainte de geler le taux d'intérêt directeur du pays à 1,5%. Elle espère que la situation va s'améliorer au deuxième semestre, avec une augmentation de 2% des dépenses de consommation et une hausse de 3,9% des exportations. Mais ce n'est pas gagné.
La population sud-coréenne vieillit. Au rythme actuel des naissances, quatre Coréens sur dix auront 65 ans et plus en 2060. Et à cette date, la population de la péninsule aura reculé de 51 millions de personnes aujourd'hui à 44 millions! En réalité, c'est à partir de 2030, quand elle attendra 52 millions d'individus que la population baissera. A présent, alors que les plus de 65 ans ne représentent encore que 13,1% des Coréens, la population en âge de travailler, entre 15 ans et 64 ans, a déjà commencé à reculer. Elle est passée de 73,1% en 2012 à 73% en 2015. Et elle tombera à 63,1% en 2030 et à 49,7% en 2060. La pire chute enregistrée dans le monde.
Redonner confiance aux jeunes
Manque de confiance dans l'économie, insuffisance des aides aux parents, difficultés d'emploi, les couples ne veulent plus faire d'enfants. Quand la moyenne était de 4,21 enfants par femme entre 1970 et 1974, le chiffre est tombé à 1,23 entre 2010 et 2014. C'est le plus mauvais score après Macao, Hongkong et Taiwan.
Il faudrait tout à la fois trouver aujourd'hui du travail aux personnes âgées, redonner confiance aux jeunes et remettre les femmes au travail, avec des mesures incitatives pour qu'elles puissent faire garder leurs enfants à moindre coût, reconnait le gouvernement. Autant dire une tache de Titan.
Une solution pourrait peut-être se nicher là où on ne l'attend pas: créer des auto-écoles.
Passer son permis de conduire en Corée du Sud est en effet devenu le sport favori des Chinois. Il ne faut qu'une semaine pour l'obtenir dans la péninsule, contre un an environ en Chine. Depuis 2011 l'État coréen a considérablement assoupli les règles qui s'appliquent aux étrangers. 13 heures de cours, dont 6 de conduite, suffisent pour passer le permis. Pas moins de 10 langues étrangères sont proposées aux candidats d'où qu'ils viennent. Et le précieux document est reconnu dans la quasi totalité des provinces chinoises et dans bon nombre d'autres pays.
Des sites Internet proposent même des forfaits comprenant des virées dans les magasins détaxés, des tours de ville, un interprète et un guide touristique. Le tout pour la moitié des 7 000 yuans (1 100 dollars) qu'un Chinois dépenserait chez lui.
Dans le petite île de Jeju, tout au sud de la Corée, ces Chinois ne sont pas moins de 687 à avoir obtenu leur permis de conduire entre janvier et mai dernier, selon les statistiques officielles. Ils pourraient être 2 000 avant la fin de l'année. Et entre 2012 et 2014, 70 000 Chinois auraient décroché leur document de cette manière!
Après la "Hallyu", la vague coréenne et sa K-pop qui ont envahi le monde, pourquoi pas maintenant le volant, le frein à main et le levier de vitesses?
 
Arnaud Rodier, juillet 2015