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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA RÉGLE ET L'ESPRIT DE LA RÈGLE DANS LE COMMERCE DES ANTIQUITÉS CHINOISES

 

Le commerce des antiquités chinoises est interdit en Chine. Mais les Chinois talonnent les États-Unis sur le marché de l'art international, à égalité avec les Anglais.

 

La Compagnie de la Chine et des Indes (1) fête jusqu'au 27 juin 2015 ses 80 ans. La galerie, spécialisée dans les antiquités d'Extrême-Orient, expose une centaine de chefs-d'oeuvre, dont certains n'ont jamais été présentés. Des objets de sa propre collection, ainsi que des pièces des galeries d'Antoine Barrère, de Laurent Colson, de Christian Deydier, de Christophe Hioco et des Ateliers Brugier.
Statuette de l'époque du Royaume des Combattants (Vè-IVè siècle avant J.C.), table à calligraphie impériale (XVII siècle) dont il n'existe que deux autres exemplaires à la Cité Interdite de Pékin, tête Angkorienne (XIIè-XIIIè siècle), paravents en laque, la collection qui est à vendre est magnifique. Mais pour qui? "Depuis dix ans 80% de nos clients sont Chinois", reconnaît Mike Winter-Rousset, petit neveu du fondateur de la galerie, Robert Rousset, et co-directeur avec Hervé du Penty.
Curieuse histoire que celle de Robert Rousset. Fils d'un assureur parisien, devenu officier radio dans la marine marchande, il découvre dans les années 1920 l'Asie. Il est l'un des premiers à entrer dans la Cité Interdite après la fin du régime impérial. Il propose ses services à la Compagnie de la Chine et des Indes, qui a déjà pignon sur rue dans la capitale, puis la rachète en 1935. A l'époque, les riches Américains font la pluie et le beau temps sur le marché. Mais la révolution culturelle chinoise bouleverse tout. Il faut effacer le passé. Beaucoup d'objets sont perdus ou détruits. "Aujourd'hui les plus belles pièces se trouvent en Occident, essentiellement dans des collections privées", observe Mike Winter-Rousset. Et ce sont les Chinois qui les rachètent.
Selon le rapport 2015 de l'économiste Clare McAndrew, publié chaque année à la demande l'European Fine Art Foundation, 2014 a été une année record pour le marché de l'art. Pas moins de 51 milliards d'euros s'y sont échangés, soit 7% de plus qu'en 2013. Et si les États-Unis se font la part la plus belle, avec 39% des opérations mondiales enregistrées sur le sol américain, les Chinois arrivent en deuxième position, avec 22% de part de marché, à égalité avec les Anglais. La Chine serait même à présent le premier acheteur mondial d'art moderne, avec 30,6% des part de ce marché.
Mais elle s'intéresse aussi aux antiquités. "Le Chinois qui a de l'argent aspire à se montrer comme un sage lettré et veut avoir des oeuvres d'art chez lui, ou sinon il veut créer une fondation", analyse Laurent Colson, qui dirige la galerie Luohan à Paris. Et ces collectionneurs, aujourd'hui millionnaires, sont souvent partis de rien. "j'en connais un", poursuit Laurent Colson, "qui est arrivé en France clandestinement dans un conteneur. Il a commencé à travailler dans un restaurant du XIIIè arrondissement, puis a épousé la patronne, et, en gagnant de l'argent a acheté quelques antiquités pour les revendre en Chine. Il est désormais richissime et c'est l'un de mes meilleurs clients."
Pas d'étalage des richesses
Le Long Museum, à Shanghai, l'un des plus réputés de la ville, aurait ainsi été créé par un ancien chauffeur de taxi. "C'est bien vu maintenant de rapporter des objets chinois anciens en Chine", poursuit Laurent Colson. A condition, évidemment, que ce ne soit pas trop ostentatoire. La nouvelle politique anti-corruption du président Xi Jinping fait la guerre à l'étalage des richesses en Chine et les milliardaires rouge ont plutôt tendance à afficher un profil bas. Ni Rolex, ni Porsche, et encore moins de meubles ou de calligraphies du XVIè siècle!
Plusieurs marchands d'arts ont été mis en prison. Mais ceux qui ont été arrêtés l'ont, semble-t-il, été davantage pour n'avoir pas payé les taxes qu'ils devaient sur leurs oeuvres d'art que pour les avoir possédées. Ces taxes sont en effet extrêmement lourdes dans un pays où l'on n'a théoriquement pas le droit de faire le commerce d'antiquités, qu'elles soient chinoises ou étrangères.
Christie's est entré sur le marché chinois en septembre 2013. La maison, propriété de la famille Pinault, avait, il est vrai, offert sans contrepartie à la Chine deux têtes en bronze volées lors du sac du Palais d'Été en 1860. Mais, comme tous les marchands d'art étrangers, elle doit s'en tenir à l'art contemporain. Pas question de toucher aux antiqités, céramiques ou calligraphies.
Mais cela n'empêche pas les spéculateurs de prospérer. Tel ce Chinois qui écumait les salles de vente européennes pour rafler sans compter toutes les porcelaines chinoises qui se présentaient. "Il levait le bras dès le début et ne le baissait qu'à la fin, personne ne pouvait le contrer", se rappelle un antiquaire. Il les a gardées un certain temps chez lui. Avant de faire une exposition privée en Chine. Suffisamment longue pour que l'on en parle. Et il a revendu tout ce qu'il avait acheté deux ou trois fois plus cher à des collectionneurs occidentaux.
Et puis il y a toujours Hongkong. Le petit territoire est économiquement indépendant de la Chine continentale au nom de la formule "un pays deux systèmes". On y trouve toujours des pièces qui n'auraient jamais du sortir de Chine. Et ce ne sont pas des faux! "Mais en Chine il y a la règle et l'esprit de la règle", résume Laurent Colson. Avant d'ajouter: "après, pour savoir comment elles ont pu sortir, ce n'est pas notre problème, c'est celui du marchand de Hongkong".
 
 (1) Galerie d'Art de la Compagnie de la Chine et des Indes, 39 avenue de Friedland, 75008 Paris.
 
Arnaud Rodier, juin 2015