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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

IL FAUT SAUVER LE PETIT TRAIN DU YUNNAN

 

Un chemin de fer, haut perché dans les montagnes du sud de la Chine, est devenu le symbole du renouveau économique de la région.

 

La "Voie ferrée au-dessus des nuages", croquée en noir et blanc par le dessinateur chinois de bandes dessinées Li Kunwu (2013), l'auteur du magnifique "Une vie chinoise", brosse l'histoire d'un petit train entre la province du Yunnan, au sud de la Chine, et le Vietnam.
Mais c'est en réalité l'histoire d'un pont entre le passé et le présent, entre le patrimoine de la Chine et le présent des Chinois, que le maoïsme a tenté d'effacer sans y parvenir.
La voie ferrée au-dessus des nuages existe. C'est une ligne ferroviaire ouverte par les Français en 1910 entre Kunming en Chine et le port de Hai-Phong, le port de Hanoï, au Vietnam. Candidate aujourd'hui pour figurer au patrimoine mondial de l'Unesco (Organisation des Nations-Unies pour l'éducation la science et la culture).
Construite entre 1904 et 1910, elle a fait travailler 67 000 personnes, des Chinois et des Annamites, et causé la mort de 12 000 d'entre elles. 172 tunnels, 3 456 ponts, le chantier était titanesque. Éboulements, affaissements de terrain, inondations se sont succédés dans un relief superbe, mais incroyablement torturé.
A présent, la voie ferrée au-dessus des nuages ne peut pas être exploitée dans des conditions normales. Elle n'est pas ouverte aux voyageurs. Elle ne transporte qu'un peu de fret et quelques ouvriers. Mais elle pourrait cependant se révéler la clé du l'ouverture du Yunnan aux investissements étrangers.
Zhu Liying est depuis l'an dernier le sous-préfet de la région de Honghe, la rivière rouge, une préfecture autonome au sein du Yunnan. Elle couvre 32 900 kilomètres carrés, abrite quatre villes et 4 561 000 habitants. Invité par le Comité d'échanges franco-chinois de la Chambre de commerce et d'industrie Paris-Ile de France, il la voit aussi comme la tête de pont de la Chine vers l'Asean (Association des nations de l'Asie du sud-est).
"Il faut la voir dans la perspective de la politique de la nouvelle route de la soie", chère au président Xi Jinping, souligne-t-il. Une politique qui vise à renforcer le pouvoir de la Chine dans la région.
Honghe met ainsi la dernière main à la construction d'une zone économique spéciale de 22 kilomètres carrés avec le Vietnam, qui s'en partagent la superficie à égalité. La préfecture en a une autre avec le Laos. Elle en prépare une troisième "avec tous les autres voisins du sud-est asiatique", précise Zhu Liyng prêt à rivaliser avec Shanghai et Canton. "Elles seront ouvertes aux investisseurs étrangers", promet-il.
Investisseurs qui lui font pour le moment cruellement défaut. A part les Taïwanais et les Hongkongais, personne ne vient à Honghe.
Champs en terrasse Hani
Le Yunnan vit principalement de ses ressources agricoles, d'élevage et de l'étain dont il représente encore un tiers de la production mondiale. Mais son exploitation, de même que celle des nombreux autres métaux que l'on trouve dans la région, est polluante et nécessite de lourds travaux d'innovation et de rénovation techniques.
Entre les villages traditionnels et les gigantesques centres commerciaux de la ville de Kunming, deux mondes s'entrechoquent. Les champs en terrasse sinueux de la minorité ethnique Hani, connus dans le monde entier, et inscrits, eux, au patrimoine mondial de l'Unesco, attirent chaque année des millions de touristes. Les paysans sont subventionnés par le gouvernement et quelques associations, ce qui leur permet de vendre des produits plus chers mais de meilleure qualité que dans le reste du pays. Au point que Xi Jinping veut faire du Yunnan un "pilier environnemental de la Chine", un exemple d'écologie et d'agriculture biologique.
Honghe, qui dispose de trois réserves naturelles de montagne, se veut le "royaume des plantes et des animaux naturels". Et souhaite attirer les investisseurs dans tous les domaines de l'environnement, du traitement des déchets, de l'eau et du tourisme. A commencer par les Français. "Je suis déçu qu'ils n'aient pas profité de leurs atouts", regrette Zhu Liying. Et d'ajouter: "les Chinois, en gagnant plus d'argent, ont davantage envie d'améliorer leur qualité de vie et de profiter d'endroits comme Honghe".
La préfecture se rêve en "oasis écologique". Elle verrait bien s'y installer des maisons de retraite, organiser des randonnées dans les montagnes, et, pourquoi pas, accueillir le Club Méditerranée!
L'inscription de la voie ferrée au-dessus des nuages au patrimoine de l'Unesco serait pour Honghe le symbole du renouveau. Et le trait d'union avec une France qui "avait un train d'avance il y a 100 ans" mais ne l'a plus.
 
Arnaud Rodier, juin 2015