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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LES "SUPER CONSOMMATEURS" CHINOIS DÉBARQUENT

 

Alors que 5% seulement des Chinois ont un passeport, ils pourraient dépenser 270 milliards de dollars en voyages touristiques à l'étranger en 2020

 

Le China Tiens Group, spécialisé dans les biotechnologies et la santé, mais aussi dans le cyber-commerce, l'hôtellerie et le tourisme, autant dire qu'il voit large, a défrayé la chronique mi mai en invitant pas moins de 6 400 salariés, soit plus de la moitié de ses 12 000 employés, en vacances de quatre jours en France. Quelque 140 hôtels réservés à Paris, 79 quatre et cinq étoiles à Cannes et à Monaco, totalisant 4 760 chambres. Un record du monde pour l'hexagone: ils auraient dépensé 13 millions d'euros.
Mais rien d'étonnant en vérité pour la Chine. Une Chine où les nouveaux "super consommateurs", selon l'expression de la firme américaine Tompkins International, sont en train de s'imposer.
L'an dernier, les Chinois ont effectué 117 millions de voyages à l'étranger, contre 68 millions pour les Américains, souligne le cabinet britannique Capital Economics. Des voyages à 90% pour  raisons touristiques. Et, depuis trois ans, ils dépensent plus que n'importe quel autre pays: 165 milliards de dollars en 2014.
S'ils sont 5% seulement de la population à avoir un passeport, l'argent qu'ils laissent à l'étranger représente 1,6% du PIB (produit intérieur brut) du pays tout entier. La Chine est devenue le plus important marché de consommateurs dans le monde entier, affirme Tompkins. Avec quatre leviers: l'essor du commerce par internet, l'urbanisation galopante du pays, la montée en puissance de la classe moyenne et la mondialisation à laquelle Pékin participe aujourd'hui activement.
Près de 500 millions de Chinois font désormais leurs achats sur la toile, 200 millions de plus que la population des États-Unis. "Avec le développement de l'e-commerce sans frontière, les Chinois peuvent acheter des articles non seulement sur Alibaba, mais aussi sur Amazon" outre Atlantique, note le consultant américain.
Le ralentissement de la croissance chinoise, à 7% "seulement" pour cette année, son plus bas niveau depuis six ans, loin de freiner le mouvement, a toutes les chances de l'accélérer. La banque centrale vient de réduire à nouveau ses taux d'intérêt, la troisième baisse depuis novembre 2014. Elle veut alléger les charges qui pèsent sur les entreprises trop lourdement endettées. Mais elle compte aussi rééquilibrer la croissance du pays en le rendant moins dépendant de ses exportations et en stimulant la consommation des ménages. Consommation qui passe par l'augmentation du pouvoir d'achat.
Le gouvernement a "parfaitement conscience" de la nécessité de ce basculement qui fera moins dépendre le pays de l'étranger et des grands travaux d'infrastructures pour se tourner vers une économie de "consommation et de services", analyse Stephen Roach, ancien patron de la banque Morgan Stanley pour l'Asie, dans une interview au Quotidien du Peuple. Le tourisme en fait partie.
7 000 dollars par tête et par voyage
Environ 125 millions de Chinois se sont rendus à l'étranger en 2014 et ce chiffre doublera dans les cinq années à venir, souligne encore Tompkins International. Avant d'ajouter: "ils dépensent en moyenne 7 000 dollars par voyage, alors que les touristes américains dépensent 2 000 dollars par tête et par voyage". Cependant la réciproque n'est pas vraie. Capital Economics calcule que les touristes étrangers en Chine, dont les visites tournent autour de 130 millions par an, devraient rapporter un peu plus de 90 milliards de dollars dans les cinq années à venir, contre 57 milliards de dollars en 2014. Ce qui creuserait le déficit touristique de la Chine de 108 milliards de dollars l'an dernier à 180 milliards de dollars en 2020.
Sur les quatre premiers moins de l'année 2015, le commerce extérieur chinois a enregistré une baisse de 7,6% par rapport à la même période de l'année précédente. L'excédent des comptes courants du pays est tombé à 484,4 milliards de yuans (78,9 milliards de dollars) au premier trimestre, contre 1 350 milliards de yuans en 2014. Les belles promesses apportées par l'industrie du tourisme sont évidemment les bienvenues.
Selon le dernier rapport du Forum économique mondial (FEM), c'est l'Espagne qui a pris cette année la tête du classement de l'indice de compétitivité des voyages et du tourisme dans le monde. Devant la France, l'Allemagne, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Suisse, l'Australie, l'Italie, le Japon et le Canada. Mais, derrière les dix premiers, la Chine arrive désormais en 17e position. Une performance dont elle pourra se vanter pour réclamer haut et fort que ses partenaires assouplissent les conditions de visas trop souvent draconiennes qui isole encore l'Empire du Milieu du reste du monde. Le nombre des pays qui acceptent les Chinois sans visa a doublé ces deux dernières années. Mais les pays étrangers qui l'on fait sont moins d'une cinquantaine.
 
Arnaud Rodier, mai 2015