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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

L'ASIE DU SUD-EST, PLAQUE TOURNANTE DE LA DROGUE DANS LE MONDE

 

L'Indonésie, qui a exécuté huit personnes mercredi 29 avril, dont sept étrangers, et condamné à mort le français Serge Atlaoui pour trafic de drogue, en est l'un des principaux pays responsables.

 

"La justice doit rester à la justice, mais la peine de mort ne doit plus être prononcée dans aucun pays au monde", a lancé François Hollande dans son appel contre l'exécution de Serge Atlaoui, accusé de trafic de drogue alors qu'il affirme qu'il n'a fait qu'installer des machines dans ce qu'il croyait être une usine d'acrylique alors qu'il s'agissait d'un laboratoire clandestin de production d'ecstasy. Et d'ajouter que cette exécution sera "dommageable" pour les relations entre la France et l'Indonésie.
De son côté le Premier ministre Manuel Valls affirme que "défendre" le ressortissant français, c'est "rappeler la ferme opposition de la France à la peine de mort", tandis que le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, menace Jakarta de mesures de rétorsion et regrette que "ceux qui dirigeaient cette affaire de drogue, qui étaient des Indonésiens, n'ont pas été condamnés à la même peine". Dans une lettre, envoyée à son homologue indonésien, il accuse même la justice du pays de "graves dysfonctionnements".
Le président indonésien, Joko Widodo, ne veut rien savoir et répète qu'aucune grâce ne sera jamais accordée aux condamnés à mort pour trafic de drogue. Mercredi 29 avril, huit trafiquants supposés, dont sept étrangers, ont été fusillés. En janvier, six personnes, dont cinq étrangers, avaient déjà été exécutés.
Selon le directeur de l'ONUDC (Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime) sur place, interrogé par la radio allemande DW, entre 3,7 millions et 4,7 millions d'Indonésiens consommaient de la drogue en 2011 et cette dernière ferait en moyenne 40 morts par jour.
Mais Joko Widodo, dans son intransigeance, occulte une triste réalité: l'Asie du Sud-Est est aujourd'hui l'une des plus grandes plaques tournantes de la drogue dans le monde et son pays en est l'un des principaux responsables.
Si, sur un total de 144 tonnes de drogue de type amphétamines saisies dans le monde, la moitié l'est en Amérique du Nord, un quart l'est en Asie du Sud-Est, souligne l'ONUDC dans son rapport 2014. Et d'ajouter que non seulement cette partie du globe offre de nouveaux marchés juteux, mais elle "devient aussi une importante zone de production de métamphétamine". Depuis 2012 les quantités fabriquées ne cessent d'augmenter. Grandement favorisées par l'explosion de l'industrie chimique.
Celle-ci, poursuit l'ONUDC, a vu sa production mondiale doubler et son commerce tripler ces 20 dernières années. Et "durant cette même période, l'essentiel de la production s'est déplacée vers l'Asie où ce secteur se caractérise à présent par un important groupement de petites entreprises en concurrence". Résultat, l'industrie chimique y est de plus en plus vulnérable au détournement de ce qu'on appelle les précurseurs, des composés servant à en fabriquer d'autres. Ce sont eux qui alimentent la production clandestine de drogues.
Ces précurseurs sont encadrés et seulement 77 pays en fabriquaient entre 2010 et 2012. Mais le nombre des pays les commercialisant est beaucoup plus important: 122 pays avouaient en avoir exporté pendant la même période, et 150 en avoir importé. Et l'Asie se taille la part du lion. "Les pays asiatiques étaient à l'origine de 59% du total des exportations nettes de précurseurs chimiques pour la période 2010-2012", notent les Nations-Unies.
Rien de plus facile pour les trafiquants de les détourner en utilisant les porosités des frontières. "Ce sont des groupes très bien organisés, qui travaillent sur plusieurs pays", remarque le responsable de l'ONUDC à Jakarta, qui assure que l'Indonésie joue un rôle majeur dans la région, notamment pour la production de métamphétamines aux mains de criminels qui travaillent avec la Chine, le Thaïlande, les Philippines. Il y a dix ans, ces stimulants dits de type ampétamines (STA), arrivaient surtout de ces pays en Indonésie, essentiellement via Jakarta, Batam, Surabaya et Denpasar. Aujourd'hui ils sont fabriqués sur place. Mais personne ne connaît les chiffres, faute de statistiques fiables.
Pouvoir, affaires et corruption
L'ASEAN (Association des nations de l'Asie du Sud-Est), qui réunit dix pays de la région, a été crée pour renforcer l'intégration économique et faciliter les échanges commerciaux. Elle fonctionne bien, mais plus la mobilité est grande plus les gains sont importants. Et, faute de pouvoir encore constituer une véritable puissance régionale, elle facilite aussi les trafics illicites transfrontaliers qui profitent des failles des uns et des autres. D'autant plus aisément que l'Asean ne veut pas se mêler des affaires intérieures de ses membres.
L'Asie, de surcroit, a toujours maintenu des relations très ambigües entre le pouvoir, les affaires et la corruption. Une ambiguité qui mélange morale, religion, traditions et clientélisme. En Indonésie, les riches chinois qui contrôlent les vraies richesses du pays, ont changé leurs noms pour mieux se fondre dans la société. En Thaïlande, au Cambodge, des grands chantiers sont lancés. Ils brassent des milliards dont une grande partie disparaît régulièrement dans des réseaux indéchiffrables qui cachent souvent des liaisons étroites entre le monde de la mafia et les responsables politiques. En Chine, les hommes d'affaires corrompus font la une des journaux. Nulle part les relations entre fournisseurs, clients, administrations ne sont claires. Mais chacun sait chaque fois quels bénéfices il peut tirer de ces associations. Et toute une économie souterraine en profite. A commencer par celle de la drogue.
Son trafic génère un chiffre d'affaires de 300 à 500 milliards de dollars dans le monde chaque année. C'est le deuxième marché économique derrière celui des armes, mais devant celui du pétrole. Il rapporte quelque 200 milliards de dollars de bénéfices et permet de blanchir 150 milliards de dollars d'argent sale. C'est aussi celui qui affiche la plus forte croissance aujourd'hui. Entre 2009 et 2013, le commerce des nouvelles substances psychoactives (NSP) a bondi de 50%. Vendues comme "euphorisants légaux", on les trouve même sur internet. Mais elles intéressent aussi de plus en plus les criminels.
Et ceux-ci ne cessent d'améliorer leurs techniques. Ils utilisent des moyens de plus en plus élaborés pour obtenir des précurseurs chimiques, ils forment des sociétés écran pour dissimuler les importations illégales. Les opérateurs clandestins ne manquent ni d'argent ni d'imagination. Et aujourd'hui l'Indonésie est une de leur plus grande porte en Asie.
Ce pays, qui vient d'interdire l'alcool dans les petits commerce, sauf à Bali, tourisme oblige, ferait sans doute bien de se rappeler qu'il est lui-même lourdement responsable du trafic de la drogue en Asie du Sud-Est. Et qu'il est plus facile d'incriminer les petites mains, à supposer qu'elles aient su ce qu'elles faisaient, que de s'attaquer aux trafiquants qui brassent des milliards de dollars sous ses yeux.
 
Arnaud Rodier, avril 2015