Restons connectés

 

L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

AU JAPON, LA CLASSE MOYENNE EST MENACÉE DE DISPARITION

 

La consommation des ménages ne repart pas, mais les riches sont de plus en plus riches. Et la classe moyenne est au bord de tomber dans la pauvreté.

 

Bonne nouvelle pour les salariés japonais, les bonus d'été vont encore augmenter cette année malgré la crise que traverse l'archipel.
Les hausses devraient se situer entre 1,6% et 2,3%, contre 2,7% l'an dernier. Elles reflètent les bons résultats des entreprises à l'exportation, réalisés en grande partie grâce à la faiblesse du yen. Elles visent aussi à contrebalancer les effets de la hausse de la TVA de 5% à 8% décidée en avril 2014.
Fin mars, les plus grandes entreprises nippones, parmi lesquelles Nissan, Toyota, Hitachi, ont annoncé, à l'issue de leurs négociations annuelles avec les syndicats, que les salaires allaient également progresser en 2015, jusqu'à 3% pour les plus favorisés. L'une des augmentations les plus fortes depuis 12 ans, affirme le patronat. Elle était réclamée par le Premier ministre Shinzo Abe depuis plusieurs mois. Le gouvernement avait même accordé aux entreprise une baisse de l'impôt sur les sociétés pour les inciter à plier.
Mais ni les unes ni les autres ne seront suffisantes pour redonner confiance aux ménages.
Le gouvernement a adopté le 9 avril un budget record de 96.340 milliards de yens (740 milliards d'euros) pour l'année 2015-2016 (d'avril à mars). Les assouplissements monétaires accordés par la Banque du Japon (BoJ) depuis deux ans ont fait plonger la monnaie et ont dopé la bourse. Mais ils n'ont pas eu d'impact réel sur le budget des ménages. Le recul du yen par rapport aux devises étrangères et l'augmentation de la taxe sur la consommation ont au contraire pesé sur leur pouvoir d'achat.
Les salaires réels ne cessent de baisser et, du coup, les dépenses des ménages japonais avaient chuté de 2,9% sur un an en février dernier, pour le onzième mois consécutif. Or, au Japon, ces dépenses représentent près de 60% du PIB (produit intérieur brut).
Selon la dernière enquête trimestrielle d'opinion de la Banque centrale, 38,8% des personnes interrogées pensent que la situation économique du pays s'est détériorée par rapport à l'année précédente, contre 19,6% en mars 2014.
Les hausses de salaire annoncées chez les grands industriels ne donnent pas non plus une photographie exacte de la situation. Elles ne concernent en effet que les employés à plein temps, enregistrés comme syndiqués. Soit, à l'échelle du pays tout entier, 20% de la force de travail. A côté, il faut compter les travailleurs temporaires, 39% des salariés, qui sont de plus en plus nombreux, et ne sont pas concernés. Pas plus que les employés des petites et moyennes entreprises, dont les dirigeants ont refusé de suivre le mouvement.
La Banque du Japon elle-même reconnaît qu'aujourd'hui un retour rapide à la déflation est probable compte tenu de la chute des cours du pétrole. Or elle est le principal frein à la consommation en gelant les achats des ménages qui anticipent de futures baisses des prix.
Le dernier indice Tankan, qui mesure la confiance des entreprises manufacturières est particulièrement inquiétant. Inchangé en mars par rapport au trimestre précédent, il semble pour le moment éloigner la perspective d'une rebond solide de l'économie. Une raison de plus pour le Premier ministre, Shinzo Abe, et le gouverneur de la Banque centrale, Haruhiko Kuroda, d'appeler le secteur privé à en faire davantage. Ils lui reprochent en particulier de laisser dormir quelque 100 000 milliards de yens (770 milliards d'euros) dans ses coffres au lieu de les investir.
Population coupée en deux
L'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), publie le 15 avril son étude sur la situation économique de l'archipel. Les analystes ont d'ores et déjà abaissé leur prévision de croissance à 1,5% pour le premier trimestre 2015. Cependant, "malgré un Tankan décevant, nous pensons que les conditions sont en train de s'améliorer", assure Marcel Thieliant, du cabinet Capital Economics.
A l'inverse malheureusement, Akio Doteuchi, chercheur confirmé au NLI Research Insititute, tire la sonnette d'alarme. Et dit tout haut ce que de plus en plus de Japonais pensent. La population est en train de se couper en deux. A l'heure actuelle, 1% des plus riches comptent pour 10% de l'ensemble des revenus du pays. Le fossé ne peut que croître. Et les classes moyennes courent le risque de sombrer purement et simplement dans la pauvreté.
Les situations instables, qu'il s'agisse des jeunes qui ne trouvent pas de travail, des femmes qui sont harcelées dans leurs entreprises parce qu'elle tombent enceintes, des cadres en fin de carrières que l'on met à l'écart alors qu'ils avaient toujours cru à l'emploi à vie, le paysage policé du Japon se lézarde. Les ménages traditionnels ont toutes leurs économies à la banque ou sous leur matelas. Ils ne veulent pas y toucher par peur de l'avenir. Les riches, eux, ont leurs avoirs à la bourse ou dans l'immobilier. Les deux flambent. Ils en profitent. En 2013, déjà, leur nombre avait augmenté de 24,3% par rapport à 2011 et leur fortune avait bondi de 28,2%.
Au-delà des bonne parole de Shinzo Abe, de plus en plus de Japonais jugent que la clé de la croissance, aujourd'hui, passe d'abord par la réduction des inégalités sociales.
 
Arnaud Rodier, avril 2015