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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

UBU AU PAYS DU MATIN CALME

 

Le scandale sans précédent qui secoue le gouvernement sud-coréen et sa présidente Park Geun-hye a tout d'une farce. Corruption, trafic d'influence, extorsions de fonds, rumeurs de chamanisme, les pires séries télévisées dont raffole le pays ne feraient pas mieux.

 

C'est du grand guignol. Bouffon et tragique à la fois. Mais cela peut coûter très cher à l'économie sud-coréenne.
La présidente Park Geun-hye, accusée d'avoir été manipulée par une amie de 40 ans, à qui elle aurait communiqué des documents d'État, n'échappera pas, malgré l'immunité présidentielle, à une enquête du Parquet. Du jamais vu en Corée du Sud.
Une amie très sulfureuse de surcroît. Choi Soon-sil est la fille d'une sorte de gourou religieux, Choi Tae-min, chef auto-proclamé de l'Église de la vie éternelle. Mort en 1994, il aurait eu une très forte influence sur Park dès l'assassinat de la mère de cette dernière, en 1974. Influence que Choi avait gardé jusqu'à avoir toute liberté de manoeuvre au sein de la Maison bleue, l'équivalent de l'Élysée à Séoul.
Fuite en Allemagne
Enfuie en Allemagne en septembre, pour, semble-t-il faire disparaître un certain nombre de papiers compromettants, puis rentrée au pays en octobre, Choi-Soon-sil a été arrêtée pour fraude et abus de pouvoir. Elle aurait en effet profité de ses entrées à la présidence pour extorquer de l'argent aux principaux conglomérats du pays.
Park ne nie pas ses relations avec Choi. "Elle était à côté de moi quand j'ai passé des années difficiles. "Vivant toute seule, j'ai eu des aides de Choi Soon-sil en raison d'un manque de gens pour s'occuper de mes affaires personnelles. J'ai lâché moi-même le mur de ma vigilance", a-t-elle reconnu à la télévision. En revanche elle rejette les rituels chamanes à la Maison bleue dont la presse sud-coréenne, friande de ragots, se fait l'écho.
Nouveau Premier ministre
Pour tenter de surmonter la crise, Park Geun-hye a fait le ménage dans son entourage, limogeant son Premier ministre et deux de ses proches conseillers. Et elle a symboliquement choisi comme nouveau chef de cabinet Han Gwang-ok, un ancien collaborateur du président Kim Dae-jung, prix Nobel de la paix 2 000 et père du rapprochement avec la Corée du Nord, et comme chef du gouvernement Kim Byong-joon, ancien conseiller d'un autre président, Roh Moo-hyun. Ce dernier, destitué deux mois en 2004, puis revenu au pouvoir blanchi, s'est suicidé en 2009 en se jetant dans le vide lors d'une excursion en montagne, ébranlé par une enquête anti-corruption qui le visait ainsi que sa famille. A sa mort, les Sud-Coréens défilaient toutes les nuits sur la place de la mairie de Séoul pour déposer des bougies devant son portrait géant. Nombreux étaient ceux qui pleuraient.
Coopérer avec la justice
Mais évoquer de cette manière deux figure mythiques de l'histoire récente de la Corée risque de ne pas suffire à redorer le blason de Park Geun-hye dont seulement 9,2% de la population la soutient alors que 67% souhaite sa démission.
La présidente s'est engagée à "coopérer pour élucider les allégations et les responsabilités". "En cas de besoin je me soumettrai à l'investigation du Parquet avec diligence et accepterai même une enquête du procureur spécial", a-t-elle précisé.
Malheureusement un ancien conseiller de Park, An Jong-bum, lui aussi mis en examen, affirme que "c'est la présidente qui a ordonné la création des deux fondations, Mir et K-Sports", fondations appartenant à Choi Soon-il. Deux organisations à but non lucratif qui servaient surtout à faire pression sur les entreprises pour qu'elles leur versent de l'argent qui allait directement dans les poches de l'amie de madame Park.
Choi est ainsi accusée d'avoir tenté d'empocher de K-Sports un peu plus de 600 000 dollars en échange de deux projets de recherche menés par Blue K, une société qu'elle contrôle. Mais l'affaire ne s'arrête pas là.
Escroqueries
Selon les partis d'opposition, tous les "chaebols", les grands conglomérats qui font la pluie et le beau temps en Corée, ont été escroqués de plusieurs dizaines de millions de dollars. Samsung, qui doit être entendu par la justice, Lotte, SK, au total pas moins de 19 groupes et 53 sociétés leur appartenant, auraient versé quelque 70 millions de dollars à la nébuleuse Choi. Choi Soon-sil qui serait même responsable de la faillite des chantiers navals Hanjin, en août dernier, en ayant manoeuvré pour que ses principaux créanciers, parmi lesquels la Banque de Développement de Corée, lui coupent les vivres. La raison? Hanjin ne versait pas suffisamment d'argent à Mir et K-Sports.
Pieds et poings liés
Ubu au Pays du Matin Calme, comme on appelle la Corée? Difficile de croire que Park Geun-hye n'était pas au courant. Beaucoup plus simplement la péninsule renoue avec ses vieux démons des années 80. Corruption et pots de vin à tous les étages. A l'époque dans toutes les entreprises chaque cadre ayant quelque responsabilité se voyait remettre une enveloppe bien garnie dès qu'il devait rencontrer un client important... ou même un journaliste.
"La Corée et une habituée des scandales de corruption à grande échelle", note le cabinet d'analystes britanniques Capital Economics. Mais, ajoute-t-il, "l'impact économique" de l'affaire Choi "devrait être faible".
La banque centrale de Corée maintient en effet sa prévision de croissance du pays à 2,7% cette année et à 2,8% l'an prochain. Mais la perte de crédibilité de madame Park va paralyser toutes les grandes réformes du pays, dette des ménages, aménagement du temps de travail, vieillissement de la population, sécurité sociale. A un peu plus d'un an des prochaines élections, en décembre 2017, la présidente se retrouve pieds et poings liés.
 
 
 
Arnaud Rodier, novembre 2016

 

 

 

 

 

 

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