Restons connectés

 

L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

L'INDONÉSIE DANS LE COLLIMATEUR DE L'OCDE

 

Elle se rêve en pivot de l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (Asean) depuis la crise financière de 1997-1998. Mais elle croûle sous la corruption et l'évasion fiscale.

 

L'Indonésie, forte de 255 millions d'habitants, compte seulement 30 millions de contribuables. Un record dans le genre. "Ses performances économique sont impressionnantes, mais les défis à relever restent importants", note pudiquement Angel Gurria, Secrétaire général de l'OCDE (Organisation de développement et de coopération économiques), qui présentait à Jakarta le 24 octobre deux énormes rapports consacrés à ce pays en présence du ministre des Finances, Sri Mulyani Indrawat, et du ministre du Plan et du Développement, Bambang Brodjonegoro (www.oecd.org/indonesia/economic-survey-indonesia.htm).
Selon la Banque asiatique de développement (BAD), la croissance de l'archipel atteindra 5% cette année et 5,1% en 2017. Des chiffres qui témoignent d'une "bonne santé dans la conjoncture molle de l'économie mondiale". Mais la banque regrette la décision du gouvernement indonésien de diminuer ses dépenses budgétaires, décision qui "affecte le rythme de mise en oeuvre des projets d'infrastructures". Malheureusement elle est "à l'origine de la lenteur de la perception des impôts, laquelle a entraîné un déficit du budget", concède-t-elle.
Chinois d'origine
Le président Joko Widodo, au pouvoir depuis deux ans, a décidé une amnistie fiscale pour faire rentrer de l'argent frais. La loi, adoptée en juin 2016, propose aux fraudeurs de déclarer leur fortune cachée en payant des pénalités à des taux nettement inférieur aux taux d'imposition ordinaires: entre 2% et 4% des fonds déclarés, contre une fourchette de 5% à 30% pour les particuliers et 25% pour les sociétés.
Plus de 350 000 personnes ont déclaré des fonds atteignant au total 249 milliards d'euros, qui ont rapporté à l'État 6,7 milliards d'euros de recettes fiscales. Un appel entendu surtout par les "super-riches", parmi lesquels Tommy Suharto, fils très turbulent du dictateur Suharto, décédé en 2008, et de nombreux Chinois d'origine ayant changé leur nom.
Faire passer les riches pour des héros
Outre le fait que les Indonésiens n'aiment pas ces derniers, comme ont pu en témoigner les émeutes du juin 1998, qui ont incendié toute une partie de la capitale et fait de nombreux morts, les contribuables qui paient régulièrement leurs impôts crient au scandale. "On veut faire passer pour des héros contribuant au développement de la nation tous les puissants qui profitent de l'amnistie fiscale, c'est injuste", dénonce l'ONG (Organisation non gouvernementale) Indonesia Corruption Watch.
Globalement les taxes sont faibles en Indonésie, 10,7% du PIB (produit intérieur brut), souligne l'OCDE. Or elles doivent être augmentées pour améliorer les services publics, la sécurité sociale, l'éducation, les infrastructures.
Ressources agricoles et minières
Le pays n'est pas membre de l'organisation qui compte 35 adhérents en Amérique du Nord, en Europe et en Asie, mais celle-ci a passé en 2007 un accord "d'engagement renforcé" avec Jakarta, de même qu'avec l'Afrique du Sud, le Brésil, la Chine et l'Inde. Et l'OCDE se montre plutôt indulgente quand elle note que le secteur financier de l'archipel est "sain", avec seulement 3,2% de prêts non performants, et que son déficit fiscal et sa dette publique sont faibles, respectivement à 3% et 60% du PIB.
Il est vrai que l'Indonésie dispose d'énormes ressources agricoles (huile de palme, caoutchouc, cacao, café) et minières (charbon, pétrole, gaz liquéfié). Avec 255 millions d'habitants et une classe moyenne (45 millions de personnes) qui ne cesse de croître, son marché intérieur est en pleine expansion. Mais le pays souffre d'un manque cruel d'infrastructures, en matière de transports comme en matière d'énergie. Des régions entières sont encore privées de moyens de communication et d'électricité.
Décentralisation
Un problème exacerbé par la décentralisation qui renvoie les responsabilités aux provinces... qui n'ont pas les moyens de faire face. Entre 1999 et 2015, elles ont augmenté de 30%. Démultipliant les tentations de corruption. Corruption qui demeure le principal obstacle au commerce et aux affaires en Indonésie. Elle décourage les investisseurs étrangers beaucoup plus que les secteurs "réservés" par l'État pour protéger ses intérêts nationaux.
La décision prise le 20 octobre par la banque centrale d'abaisser ses taux d'intérêt témoigne de la déception du gouvernement, relève le cabinet d'analystes financiers britannique Capital Economics, qui ajoute que le crédit au secteur privé est passé de 11,4% l'an dernier à 8% cette année.
Depuis la crise financière asiatique de 1997-1998, l'Indonésie n'a eu de cesse que de reconquérir son statut de puisance régionale et de s'imposer comme le pivot de l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (Asean). Mais il lui reste encore beaucoup de chemin à faire.
 
 
 
Arnaud Rodier, octobre 2016

 

 

 

 

 

 

Diplomatie : les derniers articles