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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

JAPON : SHINZO ABE SIGNE L'ÉCHEC DES "ABENOMICS"

 

En repoussant une fois de plus la hausse de la TVA dans l'archipel, le Premier ministre fait passer la politique avant l'économie

 

Et de deux! La hausse de la taxe sur la consommation au Japon, qui devait être relevée de 8% à 10% en octobre 2015, avait été repoussée à avril 2017. Le Premier ministre Shinzo Abe l'a de nouveau reportée de deux ans et demi, à octobre 2019.
A l'évidence, au Japon aussi les échéances électorales passent avant l'économie. Il a pris cette décision à quelques semaines des élections sénatoriales du 10 juillet -la chambre haute du Parlement- qu'il ne veut pas faire perdre à son parti, le LDP (Parti démocrate libéral).
Shinzo Abe évoque un "sentiment aigu de crise" dans le monde, presque de l'ampleur de celle de 2008 qui avait vu l'effondrement de la banque américaine Lehman Brothers. Il en veut pour preuve la contraction de l'activité manufacturière japonaise en mai et le recul des commandes industrielles à l'exportation, plus fort qu'en avril. Recul du, soit dit en passant, en grande partie à cause de la hausse du yen. En revanche l'activité s'est accrue dans le secteur des services.
Vieillissement de la population
Mais il ne trompera personne. Ce report de la hausse de la TVA est bel et bien un constat d'échec de la politique de relance du pays dite des "Abenomics".
Elle était destinée à réduire l'endettement colossal du Japon, qui frise 250% du PIB (produit intérieur brut). Elle devait aussi permettre de mieux financer les prestations sociales dans l'archipel.
Plus de 40% de la population aura plus de 65 ans en 2050. Dès à présent 45% des foyers japonais accueillent sous leur toît une personne de 65 ans ou plus. Un chiffre qui a doublé depuis les années 80.
Relancer la natalité
Pour y faire face et pour que le système de santé et de retraite ne tombe pas en faillite, le Japon n'a que deux choix. Accepter plus d'immigrés qui augmenteront le nombre des cotisations. Mais contrairement aux États-Unis, à l'Australie et à Singapour il n'y est pas favorable. Ou relancer la natalité. C'est ce qu'a choisi de faire Shinzo Abe.
Il a promis de faciliter les admissions dans les crèches dès l'an prochain. Il veut lancer des structures d'accueil nouvelles après l'école en 2019. Il souhaite égaliser les salaires entre les salariés réguliers et non réguliers pour diminuer le poids financier d'un nouvel enfant. Il entend faciliter les conditions de travail des femmes dans les entreprises. Quitte, et c'est une véritable révolution, à rendre les horaires flexibles et à promouvoir le travail à domicile.
Dans un pays où rester le plus tard possible au bureau est le meilleur moyen de se distinguer, la mesure ne sera pas facile à faire passer. Surtout auprès de patrons qui tiennent en général à avoir l'ensemble de leur personnel sous la main et corvéable à merci.
Une croix sur la consommation des ménages
De cette manière cependant, le Premier ministre espère que les couples pourront dîner en famille, ce qui est très rarement le cas, et en se voyant plus souvent... faire des enfants.
Mais en attendant il peut faire une croix sur la relance de la consommation des ménages et sur ses objectifs en matière d'inflation. La première compte pour 60% dans le PIB du pays, mais elle stagne. La confiance des consommateurs est restée pratiquement inchangée entre avril et mai. Mais, à 40,9 points, toujours inférieure à 50 points, elle montre que les Japonais qui redoutent une dégradation de leur situation sont plus nombreux que ceux qui prévoient une amélioration.
Les jeunes vont payer la note
Le report de la hausse de la TVA ne va faire que prolonger les incertitudes. Et retarder les intentions d'achats. Telle cette institutrice qui prévoyait de changer sa voiture avant que les prix n'augmentent, et qui maintenant a décidé d'attendre. Quant à l'objectif de 2% d'inflation, d'abord prévu pour septembre 2017, puis repoussé à mars 2018, il ne pourra pas être atteint, reconnait l'un des neuf membres du conseil d'administration de la Banque du Japon (BoJ), la banque centrale.
"Que va-t-il se passer pour les générations futures ? Ce sont les jeunes qui vont devoir payer la note", s'inquiète un ingénieur retraité de 83 ans cité par le Japan Times. Et d'ajouter : "Abe n'en portera pas la responsabilité sur ses épaules puisque que dans deux ans et demi il ne sera plus là".
En effet, le mandat de Shinzo Abe, en tant que président du PLD, et donc de Premier ministre, s'achève en septembre 2018.
 
 
 
Arnaud Rodier, juin 2016

 

 

 

 

 

 

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