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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

CORÉE DU NORD : VOUS AVEZ DIT "BYUNGJIN" ?

 

Au-delà des scènes d'idolâtrie envers Kim Jung-un, le 7e Congrès du Parti du travail vise à renforcer l'idée que nucléaire et développement économique vont ensemble. 

 

Derrière les drapeaux rouges, les hymnes au Parti et les chants patriotiques censés enflammer le 7e Congrès du Parti du travail en Corée du Nord, le premier depuis 36 ans, Kim Jung-un joue une partie de billard à trois bandes.
Intronisé "Grand soleil du XXIe siècle" par le journal Rodong Sinmun, organe officiel du gouvernement, le jeune leader de 33 ans, qui a pris le pouvoir en 2011, veut imposer son concept du "byungjin", le principe selon lequel la Corée du Nord doit développer son économie tout en élargissant ses capacités nucléaires et balistiques.
Une politique évoquée pour la première fois en mars 2013 et rejetée par la communauté internationale. Elle n'est "tout simplement pas viable ou acceptable", dénonçait début 2015 l'ambassadeur américain en Corée du Sud, Mark Lippert.
Politique économique du tout ou rien
Le gouvernement a accordé au compte-goutte des visas à une centaine de journalistes étrangers, mais il n'a pas invité les chefs d'État du monde entier, comme en 1980, lors du 6e congrès du Parti. Et pour cause.
La Corée du Nord est sous embargo après ses tirs répétés de missiles et ses essais nucléaires. Elle a été privée de Davos, le Forum économique mondial. Même la Chine lui tourne le dos. Or Pékin fournit l'essentiel de l'aide alimentaire nécessaire à Pyongyang, le blé notamment. Elle lui assure également la quasi totalité de ses besoins en énergie, pétrole, gaz et kérosène.
Au lieu de s'en alarmer, Kim Jung-un défend une politique économique du tout ou rien. D'un côté, le nucléaire et l'industrie de l'armement, de l'autre l'énergie électrique, le charbon, la sidérurgie et les transports ferroviaires. Ensemble, et ensemble seulement, elles permettront de développer de nouvelles applications dans les sciences et la technologie, affirme-t-il.
L'âge d'or d'une nouvelle nation prospère
Dans son discours du nouvel an, le "Grand soleil du XXIe siècle" vantait pêle-mêle la centrale hydraulique de Paektusan, celle de Chongchongang, le Sci-tech complex de Pyongyang, la Mirae Scientiist street et la Coopérative agricole de Jangchon. Autant de projets pharaoniques qui sont encore en chantier. Mais ils doivent "faire briller la science et la technologie" de la Corée du Nord. Et ancrer le rôle des jeunes diplômés comme "piliers" et "héros" de la nouvelle économie socialiste nord-coréenne.
"Laissez-nous inaugurer l'âge d'or d'une nouvelle nation prospère", insistait Kim Jung-un qui projette son pays en puissance économique internationale.
On peut cependant en sourire quand on lit les dernières réalisations concrètes de la Corée du Sud rapportées par l'agence de presse officielle KCNA. Le bureau de Sinpho chargé de l'exploitation des pêches de la rivière Tonggol a, par exemple,"enregistré des centaines de milliers de bébés saumon". La société de construction de bus de Chongjin vient de sortir un nouveau modèle de "37 sièges", équipé d'une "caméra de recul et de l'air conditionné". L'unité de production de plastique de Wonsan est désormais capable de sortir "100 000 mètres carrés de gazon synthétique par an aux standards internationaux".
Timides réformes
Depuis l'arrivée de Kim Jung-un au pouvoir, c'est vrai, un certain nombre de réformes ont été mises en place. A Pyongyang, on voit de plus en plus de voitures particulières, des taxis, des distributeurs de billets de banque dans les grands hôtels. Le téléphone mobile n'est plus une curiosité, même si les liaisons internet ne fonctionnent qu'à l'intérieur du pays.
Les entreprises "à direction socialiste", désormais encouragées par le gouvernement, laissent penser que la méthode de planification par l'État est en train d'évoluer. L'économie est doucement en train de se décentraliser. Pyongyang veut multiplier les zones de développement économiques pour attirer les capitaux étrangers. Même si celle de Gaesong, au nord du 38e parallèle, construite avec la Corée du Sud, est au point mort. Le pays souhaite aussi séduire  des touristes avec de nouveaux parcs d'attraction directement inspirés du monde capitaliste. Européens et Américains en mal d'exotisme sont les bienvenus.
Il voudrait en outre, et sur ce plan c'est plus difficile, diversifier son commerce extérieur. Ne plus dépendre de la Chine et de quelques voisins communistes. Les Occidentaux rechignent. D'abord à cause de l'embargo. Ensuite en raison de l'inconnu. Mais ce pays de 25 millions d'habitants, qui a des ressources minières importantes, est tentant.
Raisonnement simpliste mais fédérateur
Kim Jung-un le sait parfaitement. Son "byungjin" est une arme bien mieux affutée que ses missiles. Laissez-nous développer notre économie comme  nous l'entendons. Mais pour y parvenir, laissez-nous devenir une puissance nucléaire pour prouver nos capacités technologiques. Et vous serez les premiers à en profiter. Le raisonnement est simpliste.
Pour le monde entier, qui exige la dénucléarisation de la Corée du Nord, c'est une fin de non recevoir. Mais aux yeux des Nord-coréens le discours est formidablement fédérateur. 
Ce congrès est un "évènement sacré" qui va permettre de "vanter les réalisations de Kim, qu'il s'agisse de ses projets d'infrastructures comme de ses programmes nucléaires et balistiques", ne craint pas d'écrire le Rodong Sinmun.
Le "camarade leader" a surtout trouvé avec son "byungjin" le moyen d'imposer son pouvoir absolu sur une population qui ne demande qu'à le suivre dans ses rêves. Et de s'en servir pour mieux rejeter les pressions internationales.
 
 
 
 
Arnaud Rodier, mai 2016

 

 

 

 

 

 

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