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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

PÉKIN REFERME SON GANT DE FER SUR LE MÉKONG

 

La "mère de tous le fleuves", le Mékong, qui prend sa source sur les hauteurs de l'Himalaya et se jette dans la mer au sud du Vietnam, représente une carte maîtresse dans la partie de poker que jouent la Chine et les États-Unis en Asie du sud-est.

 

Au petit matin, vu de la terrasse de l'hôtel Don Chan Palace, le Mékong est rouge sous les rayons du soleil levant.
Ici, c'est le Laos et sa capitale Vientiane. En face, c'est la Thaïlande. Et entre les deux coule le fleuve mythique. Long de 4 600 ou 4 900 kilomètres -on ne sait pas exactement-, il prend sa source sur les hauteurs de l'Himalaya pour se jeter dans la mer au sud du Vietnam.
Il irrigue la province du Yunnan en Chine, le Laos, la Birmanie, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam. Il fait vivre plus de 70 millions d'habitants sur ses rives. Les Thaïlandais l'appellent la "mère de tous les fleuves". Pour les Chinois, c'est le Lancang Jiang, "le fleuve turbulent".
Aujourd'hui, il représente un formidable enjeu pour Pékin. Une carte maîtresse dans la partie de poker que jouent la Chine et les États-Unis en Asie du sud-est.
La clé d'or
Au Forum de Boao, le Davos chinois, qui vient de se tenir sur la petite île de Hainan, le Premier ministre Li Keqiang a exhorté les pays du Mékong à conclure dès cette année un Partenariat économique global régional (PEGR) pour "stimuler un développement intégré". Il met dans la balance le poids de sa Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII) et de son Fonds de la route de la soie. Il propose même de mettre en place une Association asiatique de coopération financière.
"Le dialogue et la coopération sont la clé d'or", affirme le Premier ministre qui rappelle que les pays d'Asie en développement ont enregistré une hausse moyenne de leur PIB (produit intérieur brut) de 6,5% en 2015 et contribué à hauteur de 44% à la croissance mondiale.
40 "routes amicales"
Trois jours auparavant, la ville de Kunming, chef lieu de la province du Yunnan, avait accueilli un grand séminaire sur la coopération agricole réunissant tous les experts des pays riverains du Mékong pour promouvoir de nouvelles variétés de riz et faire une démonstration des technologies chinoises.
Le Yunnan, que les Français commencent à bien connaître à travers les bandes dessinées de Li Kunwu (La voie ferrée au-dessus des nuages, Empreintes, Une vie chinoise...), a formé ces dernières années pas moins de 10 000 techniciens et agriculteurs au Vietnam, au Cambodge, en Birmanie et au Laos. Une entreprise locale, Liliang, spécialisée dans les produits biologiques, se vante même d'avoir construit gratuitement une quarantaine de "routes amicales", des ponts, des canalisations d'eau et de transport d'électricité pour ses voisins.
Coopération sud-sud
Le lendemain de ce séminaire agricole, la station balnéaire de Sanya, au sud de l'île de Hainan encore, abritait la première réunion des dirigeants du sommet de la Coopération Lancang-Mékong (CLM), une initiative lancée par la Chine en novembre 2015 pour promouvoir les échanges entre les six pays riverains du fleuve et poser la première pierre d'une stratégie commune que Pékin veut voir devenir un "modèle de coopération sud-sud".
Des pays qui, mis à part leur localisation géographique, n'ont pas grand chose à partager. La Birmanie s'initie tout juste à l'économie de marché. La bourse de Rangoun, le Yangon Stock Exchange, n'a été inaugurée qu'en décembre dernier et ses premières cotations datent du 25 mars 2016. Elle n'est pas ouverte aux investisseurs étrangers et c'est la banque publique Myanmar Economic qui contrôle 51% de son capital au côté de trois institutions japonaises, le Japan Exchange Group, le Daiwa Institute of Research et le Daiwa Securities Group. Les autorités espèrent attirer entre 30 et 50 entreprises dans les 5 années à venir, fortes des 8,4% de croissance prévus pour la Birmanie cette année.
Le Laos part lui aussi de très loin. Le gouvernement compte sur la création de 58 zones économiques spéciales d'ici à 2020 pour décoller. Il s'enorgueillit d'avoir déjà attiré plus de 4 milliards de dollars de capitaux étrangers qui font travailler 22 000 personnes. Mais 27% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Le pays est riche en matières premières, mais il n'a pas d'accès à la mer. Et sa croissance est faible: 2,9% seulement pour 2016.
Démocratie et corruption
Les États-Unis ont fait en février dernier le pari du Cambodge en signant avec Phnom Penh un traité bilatéral d'investissements. Mais le dynamisme du pays, dont le PIB devrait croître de 7,2% cette année, cache de sérieuses failles en matière de démocratie. Les droits de l'homme ne sont pas respectés. Tout mouvement de rue et toute dissidence, notamment sur les réseaux sociaux, sont sévèrement réprimés.
Restent la Thaïlande et le Vietnam. L'un se voit traité par sa propre presse du "trainard" de la région parce qu'il n'affiche qu'une progression de croissance de 3,2% pour 2016. Bangkok n'en finit pas en outre de batailler avec la corruption sans le moindre résultat. L'autre, qui vient de lancer son plan quinquennal 2016-2020, promet une croissance annuelle minimum de 6,2%, mais trop axé sur l'industrie de base et la construction, il lui faut revoir son modèle économique et se tourner vers les nouvelles technologies.
Tout cela, la Chine le sait. Mais en refermant son gant de fer sur le Mékong, elle entend s'imposer sur l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est) toute entière, qui comprend également l'Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour, et Brunei.
Et montrer à Barack Obama que c'est elle qui tire les ficelles dans la région. Pas les États-Unis.
 
 
Arnaud Rodier, mars 2016

 

 

 

 

 

 

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