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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

EN CHINE, XI JINPING JOUE SUR LA CORDE RAIDE

 

Le président chinois cherche à rassurer le monde entier sur la bonne santé de l'économie du pays. Mais le modèle s'effondre. La Chine va licencier six millions de personnes.

 

Quand la Chine éternue, le monde entier s'enrhume.
Le rapport sur le budget présenté samedi 5 mars à l'ouverture de la session annuelle de l'Assemblée populaire nationale (ANP) n'a qu'un but : rassurer.
Pékin, qui se fixe pour cette année un objectf de croissance de 6,5% à 7%, promet de créer 10 millions de nouveaux emplois urbains et de maintenir le taux de chômage du pays en-dessous de 4,5%.
Auparavant, le Comité national de la Conférence consultative politique du Peuple chinois (CCPPC) dont les discussions se tiennent jusqu'au 14 mars, avait affirmé que l'environnement commercial, notamment pour les étrangers, "ne cesse de s'améliorer", Wang Guoqing, son porte-parole, récusant formellement toute crainte d'un atterrissage brutal. "Nous restons pleinement confiants, les fondamentaux économiques sont sains sur le long terme", insistait-il.
Mais la réalité est totalement différente. La Chine se prépare à licencier enttre 5 et 6 millions de personnes sur les trois prochaines années, selon l'agence de presse Reuters qui s'est procuré un document interne du Parti.
Sept secteurs industriels sont concernés, au premier rang desquels la construction navale, la sidérurgie et le charbon. Pékin, qui s'est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre, va diminuer sa production de charbon de 500 millions de tonnes sur trois à cinq ans. La province du Hebei, premier producteur de fer et d'acier du pays, prévoit de baisser ses capacités dans ces deux domaines de 18 millions de tonnes cette année. Partout le mot d'ordre est le même : diminuer les coûts, les frais de stockage et l'endettement.
Se débarrasser des entreprise "zombies"
L'activité manufacturière se contracte, les exportations baissent, le marché de l'immobilier stagne et l'industrie produit trop. La transition vers un modèle axé sur la consommation et les services se fait dans la douleur.
Verre, aluminium, acier, ciment, papier, les surcapacités entraînent un effondrement des prix, tant à l'intérieur qu'à l'exportation, et alimentent un "dumping" que dénoncent l'Europe et les États-Unis.
La Chine a commencé à faire le ménage en fusionnant ses équipementiers de chemin de fer, ses entreprises de transport maritime et, maintenant, sa construction aéronautique. Elle veut un vraie filière capable à l'horizon 2025 de rivaliser avec Airbus et Boeing.
Elle ne veut plus des entreprises publiques déficitaires, maintenues artificiellement en vie par l'État et les banques nationales. Les entreprises "zombies", comme on les appelle à Pékin.
Le gouvernement promet qu'il débloquera 14 milliards d'euros dans les deux prochaines années pour réinsérer les employés licenciés. Il pense que les banques publiques vont se mettre à investir dans des secteurs "plus risqués et plus prometteurs". Il caresse l'espoir que la multiplication des zones de libre-échange prévue dans 13e plan quinquennal (2016-2020) va mobiliser les entrepreneurs.
L'espoir des "start-up"
Quatre zones fonctionnent jusqu'à présent, Shanghai, Tianjin, la province du Fujian et celle du Guangdong. Mais d'autres villes ont posé leur candidature, comme Dalian, dans le Lianoning, dont la croissance n'a pas dépassé 3% l'an dernier.
Les milliers de licenciés seront relocalisés et bénéficieront d'une formation, assure Pékin. Et même les migrants, qui sont d'ordinaire très maltraités dans le pays, seront encouragés financièrement à créer leurs propres affaires, de retour dans leur province natale.
La Chine a vu un nombre record d'ouvertures de "start-up" en 2015, avec 4,44 millions de nouvelles entreprises, soit 21,6% de plus qu'en 2014, se félicite le gouvernement. Elle fait pression sur la Banque centrale (PBOC) pour baisser le ratio des réserves obligatoires, la part des dépôts que les banques sont tenues de garder dans leurs coffres, afin de les inciter à augmenter le volume de leurs prêts et favoriser l'accès de nouvelles entreprises à des financements supplémentaires. Depuis la fin 2014, la PBOC a par ailleurs abaissé six fois ses taux d'intérêt pour diminuer le coût du crédit.
Démographie "de plus en plus défavorable"
Les étrangers semblent lui faire confiance. Ils ont augmenté leurs investissements non financiers de 6,4% en 2015. Mais la Chine compte surtout sur sa "ceinture et route de la soie" pour réorienter ses surcapacités industrielles et ses capitaux. Si elle réussit à rallier suffisamment de pays entre l'Afrique et l'Europe sur son projet, elle peut toucher 33% de la fortune de la planète. Rien qu'en matière de transports, elle se dit capable de mobiliser pas moins de 6 000 milliards de dollars.
L'agence financière Moody's n'y croit pas. Elle vient de ramener de "stable" à "négative" la note qu'elle accorde à la Chine. Elle estime que les réformes ne sont pas assez "sérieuses et efficaces". Elle pointe du doigt les dettes croissantes des entreprises publiques, des collectivités locales et des banques nationales. Elle ajoute qu'en dépit de la nouvelle politique du deuxième enfant, la démographie est "de plus en plus défavorable".
En juillet dernier, déjà, une autre agence, Standard and Poor's, soulignait que la dette des entreprises représentait 160% du PIB (produit intérieur brut), soit deux fois plus que celle des États-Unis.
La Chine et ses 1,4 milliard d'habitants compte déjà plus de 4% de chômeurs officiellement. Bien plus en réalité. 700 millions de personnes vivent à la campagne dans des conditions précaires. 24 millions de Chinois sont encore en-dessous du seuil de pauvreté (moins de 2 dollars par jour). 10 millions de ruraux migrent vers les villes chaque année dans l'espoir de trouver un travail. En mettant entre 5 et 6 millions de personnes supplémentaires à la rue dans l'espoir de passer de l'industrie lourde à l'industrie de pointe, Xi Jinping joue sur la corde raide.  Et prend le risque énorme de s'exposer à une explosion sociale sans précédent.
 
 
Arnaud Rodier, mars 2016

 

 

 

 

 

 

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