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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

TOUS LES TAÏWANAIS SONT CHINOIS, MAIS TAÏWAN N'EST PAS LA CHINE

 

La nouvelle présidente,Tsaï Ing-wen, peut faire voler en éclats l'image de la petite île nationaliste que Pékin continue de considérer comme une province de la Chine.

 

Il existe à Taïpei un petit salon de thé, tout en bois précieux, lové autour d'un bassin où nagent des poissons rouges. On pourrait s'attendre à n'y rencontrer que des lettrés âgés aux lunettes rondes cerclées de métal. Il n'en est rien. Ce jeune couple en jeans et baskets a fait la "révolution des tournesols" en mars 2014. "C'est cela aussi Taïwan et nous ne voulons surtout pas que ça change".
Ni indépendance autoproclamée, ni inféodation à la Chine continentale, c'est le pari que doit maintenant relever Tsaï Ing-wen, la nouvelle présidente élue le 16 janvier avec 56% des voix. La première femme à accéder au pouvoir dans l'île. Je l'avais rencontrée à Kaohsiung avec un groupe de journalistes étrangers quand elle était dans l'opposition. Elle était arrivée très en retard en tête d'une délégation passablement énervée. Du coup elle avait tout naturellement ravalé son discours d'introduction pour passer directement aux questions-réponses dans un anglais parfait. Pas de temps à perdre. L'efficacité avant tout. Et des sourires en prime.
Taïwan, ou plutôt la République de Chine (ROC), est une île dont le gouvernement est démocratiquement élu tous les quatre ans. Mais Pékin la considère toujours comme une province dissidente de la Chine. Résultat, au nom du principe d'un pays unique, il a fallu que le reste du monde choisisse: Pékin ou Taïpei. Et du coup Taïwan n'a d'ambassades que dans 23 pays, principalement en Amérique Latine et en Afrique. La France ne la reconnait pas, la Grande-Bretagne non plus. De simples bureaux de représentation commerciale lui confèrent son statut à l'étranger.
Tsaï Ing-wen n'a pas l'intention de tout bousculer. "Nous travaillons au maintien du statu quo pour la paix et la stabilité des deux côtés du détroit" n'a-t-elle cessé de répéter durant sa campagne électorale. Elle n'est pas une kamikaze. Elle a fait ses études à l'université de Cornell aux États-Unis et à la London School of Economics. Pas question d'agiter l'épouvantail de l'indépendance.
Explosion du tourisme
Mais elle a derrière elle une toute nouvelle génération d'élus qui ont fait leur entrée au Parlement. Cinq députés appartiennent au Parti de la Nouvelle Force (NPP) créé début 2015 par l'un des leaders du "mouvement des tournesols", Huan Kuo-chang. Il a tout juste 42 ans. Et la plus jeune des élues, Lu Sun-ling, n'en a que 27. Tous sont issus du fameux "318", pour 18 mars. Tous ont occupé le Parlement, pour la première fois dans l'histoire de Taïwan, pour dénoncer l'opacité de l'accord de libre-échange sino-taïwanais signé en juin 2013 à Shanghai. Il aurait du faire l'objet de discussions publiques qui n'ont jamais eu lieu. Le mouvement a duré trois semaines.
Tsaï Ing-wen a-t-elle les moyens de ses ambitions? Depuis 2008, la Chine et Taïwan ont signé 23 accords et le volume de leurs échanges commerciaux dépasse les 170 milliards de dollars américains. La Chine est le premier client de Taïwan et absorbe 40% de ses exportations, loin devant les États-Unis (11%) et l'Union européenne (8,4%). Elle est également son premier fournisseur (18% de part de marché), devant le Japon (15,2%) et les États-Unis (10%).
Les investissements directs de l'île sur le continent sont également considérables: entre 150 et 200 milliards de dollars. Quelque 80 000 entreprises taïwanaises sont implantées en Chine où elles emploient 23 millions de salariés chinois. L'autorisation des liaisons directes entre les deux rives, aériennes, maritimes, postales, a fait exploser le tourisme. Cinq millions de visiteurs chinois viennent chaque année à Taïwan, en groupe ou individuellement.
Fini le temps où l'on ne pouvait pas quitter son car sans chaperon. Je me rappelle un groupe de Pékinois au pied du mémorial de Tchang Kaï-chek. A peine les avais-je abordé qu'une guide était sur mon dos pour me demander ce que je voulais et m'expliquer qu'ils n'avaient pas le droit de s'adresser à des étrangers ni rencontrer des Taïwanais sans bon de sortie signé par l'agence de voyage.
Se tourner vers l'Asie du Sud-est
Revers de la médaille cependant, de plus en plus de jeunes diplômés taïwanais quittent l'île pour le continent. Ils y trouvent de meilleurs salaires et de nouvelles opportunités de se développer. A Taïwan le chômage augmente chez les moins de trente ans. Le coût de l'immobilier explose. Les puces électroniques et les smartphones se vendent de moins en moins bien. Il faut "protéger les industries locales", insiste Tsaï Ing-wen. Taïwan tablait sur une croissance de 3% pour 2015. Elle n'a pas dépassé 1%. En grande partie à cause de la Chine précisément. Les exportations taïwanaises ont plongé de 12,3% en décembre de l'an dernier. Du jamais vu. Et elles vont encore baisser avec les fêtes du Nouvel An chinois, début février.
Tsaï Ing-wen, pour renverser la vapeur, compte sur davantage d'échanges avec l'Asie du Sud-est et avec l'Inde. Elle veut aussi créer cinq nouveaux centres industriels et d'innovation pour retenir ses chercheurs. Elle prévoit en outre de réformer le système éducatif de l'île et entend convaincre les entreprises et les cadres taïwanais de faire le pari du retour à la terre natale.
Au pied de la tout 101, un homme d'affaires sourit. Il montre sur son téléphone mobile une pétition lancée par un Britannique appelant Taïwan à être reconnu comme un État à part entière par la Grande-Bretagne. Et puis il montre la video d'une chanteuse pop taïwanaise obligée par Pékin de s'excuser d'avoir posé avec un drapeau de l'île.
Tous les Taïwanais sont chinois, mais Taïwan n'est pas la Chine.
 
Arnaud Rodier, janvier 2016

 

 

 

 

 

 

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