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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

CHINE-GRÈCE : LA CUISSON ET LE CHAUDRON

 

Pékin ne le dit pas. Mais la Chine est toute prête à donner un coup de main à la Grèce si l'Europe la laisse tomber

 

"Zhe zhe kan huo, yu zhe kan guo". L'homme intelligent regarde la cuisson, le sot regarde le chaudron, dit le proverbe. Le Premier ministre chinois Li Keqiang, en visite officielle en Europe, n'a parlé qu'une seule fois de la Grèce, à Bruxelles.
La crise de la dette grecque est une préoccupation non seulement pour l'Europe, mais également pour les liens entre la Chine et l'Union européenne et pour le monde, a-t-il affirmé au président du Parlement européen, Martin Schultz. Et de préciser que la Chine "soutient fermement le processus d'intégration européen et reste un détenteur responsable de bons européens à long terme, comme elle l'a été par le passé".
La Chine et l'Union européenne ont d'ailleurs décidé de créer un fonds d'investissement commun pour promouvoir tout à la fois la "ceinture et la route de la soie" et le plan Juncker pour l'Europe doté de 315 milliards d'euros. Une nouvelle étape destinée à mieux cimenter des relations vieilles de quarante ans.
C'est le 6 mai 1975 que Pékin a noué des relations diplomatiques avec la Communauté économique européenne, ancêtre de l'Union européenne. Aujourd'hui celle-ci est le premier partenaire commercial de la Chine et la Chine son deuxième plus grand partenaire. En 2014, le volume du commerce bilatéral atteignait 615 milliards de dollars. Les investissements de l'Union européenne en Chine totalisent 100 milliards de dollars tandis que les investissements de la Chine dans l'Union dépassent 50 milliards de dollars.
Pékin veut à travers sa route de la soie faire renaître la route qui reliait dans le temps l'Asie à l'Europe. Et pour bien montrer leur volonté de se tourner vers un nouveau modèle de croissance, les dirigeants chinois ont décidé de rejoindre le Centre de développement de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Une intiative qui vise à "soutenir la collaboration croissante entre la Chine, les pays en voie de développement et la communauté internationale". Elle porte à 49 le nombre des membres du Centre.
Hasard du calendrier ou pas, le voyage en Europe du Premier ministre chinois coïncide à quelques jours près avec la signature, à Pékin, de l'accord entérinant les statuts de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII). Dotée d'un capital initial de 100 milliards d'euros, elle devrait être opérationnelle en décembre. Elle entend faire contrepoids à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international, dirigés par les Américains, et à la Banque asiatique de développement, aux mains des Japonais. La Chine aura 30,3% du capital et 26% des droits de vote. Le deuxième actionnaire sera l'Inde, suivie de la Russie et de la Corée du Sud.
Le Président Xi Jinping se dit persuadé que la BAII deviendra très vite un membre à part entière des institutions financières internationales. Et d'ajouter : "à mesure que s'accroît la force de la Chine, nous sommes prêts à apporter notre contribution au développement mondial". De fait, le ministre suisse de l'Économie, Johann Schneider-Ammann, estime que la banque est un "complément nécessaire" aux autres banques de développement multilatérales, et l'ancien Premier ministre français Dominique de Villepin juge que sa création "donne de l'espoir au monde".
Principale porte d'entrée
L'appel du pied de la Chine est on ne peut plus clair. Dès février 2015, la Grèce avait prévenu qu'elle n'hésiterait pas à tourner le dos à ses partenaires européens pour aller chercher un soutien financier ailleurs, plus particulièrement en Chine ou en Russie. Nikos Chountis, ministre des Affaires européennes au sein du gouvernement d'Alexis Tsipras, assurait qu'Athènes n'avait rien demandé de concret. Mais il soulignait qu'il y avait eu "des propositions, des offres, de soutien économiques de la part de la Russie juste après les élections, de même que de la part de la Chine".
De son côté, Pékin confirmait son intérêt pour la Grèce. "Nous sommes désireux de continuer à renforcer la coopération et les échanges avec le nouveau gouvernement grec sur la base du principe de respect mutuel et de gagnant-gagnant", déclarait le gouvernement. La Chine a, depuis 2008, investi massivement dans le pays. On ne connaît pas les chiffres mais ils dépassent le milliard d'euros.
Bien qu'Athènes ait décidé d'interrompre le projet de cession au conglomérat Cosco d'une participation de 67% dans le port du Pirée, le gouvernement grec a promis que les projets du groupe ne seraient pas affectés par la suspension de la privatisation. Car, pour Pékin, le Pirée est la principale porte d'entrée de la Chine sur l'Europe.
Les Chinois contrôlent la moitié du port d'Athènes. Ils sont candidats au rachat de plusieurs aéroports, du port de Thessalonique, et des chemins de fer du pays. Ils voudraient lancer un centre commercial géant dans la capitale et ils lorgnent les métaux rares du sous sol du pays.
Il est vrai que pour les Grecs aux abois, les propositions chinoises peuvent paraître tomber du ciel. Non seulement les échanges entre les deux pays explosent, à quelque 8 milliards de dollars cette année, mais encore la Chine est-elle disposée à investir massivement dans les obligations d'État que la Grèce compte utiliser pour se refinancer. Et, partout en Europe, forte de ses réserves en devise étrangères, elle place ses pions financiers.
Elle vient de décider de créer un fonds d'investissement avec la France pour promouvoir les entreprises innovantes du secteur numérique. Bpifrance lance ainsi avec China Development Bank sa troisième opération franco-chinoise. Le fonds sera doté de 200 à 250 millions d'euros. La Chine calcule dans le même temps que l'internationalisation de sa monnaie, le yuan, ou renminbi,  est inexorablement en marche.
Un "événement financier sans précédent" qui va "rééquilibrer l'économie mondiale pour une croissance plus durable", insiste un tout récent rapport d'Atlantic Council.
Quand ils regardent la crise, les créanciers de la Grèce, le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne, l'Eurogroupe regardent le chaudron. La Chine, elle, regarde la cuisson.
 
Arnaud Rodier, juillet 2015

 

 

 

 

 

 

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