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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

L'INDE REBAT LES CARTES DU COMMERCE MONDIAL
 

La Chine et la Corée du Sud déroulent le tapis rouge pour le Premier ministre indien élu l'an dernier. Mais sous les assauts d'amabilité, se joue une guerre de géants.

 
Le monde entier le courtise. A peine rentrée d'Amérique Latine, la présidente sud-coréenne Park Geun-hye accueille les 18 et 19 mai le Premier ministre indien, Narendra Modi. Cette rencontre fait suite au voyage de madame Park en Inde, en janvier 2014. Il s'agissait alors d'accroître les échanges et la coopération entre les entreprises et les instituts de recherche centrés sur les technologies de l'information et de la communication. La Corée du Sud excelle dans les matériels informatiques, l'Inde dans les logiciels.
Aujourd'hui les deux pays veulent élargir leur collaboration de la diplomatie à la culture, en passant par la sécurité, la défense, et, surtout, l'économie. En 2012, ils ont lancé un partenariat stratégique et signé un pacte de libre-échange appelé CEPA (Accord de partenariat économique global) censé ouvrir les frontières à leurs entreprises. Mais Séoul pense que New Delhi n'en fait pas assez, et souhaite le renégocier.
La Corée du Sud, en effet, s'ouvre de plus en plus. Elle est en train de faire sauter un grand nombre de réglementations frappant les investissements étrangers directs, dans l'aviation, dans les cosmétiques, dans les services. Au total une trentaine de secteurs sont concernés. Le pays cherche à attirer plus de 20 milliards de dollars cette année, alors que les investissements étrangers ont baissé de 30% sur un an, à 3,55 milliards de dollars, au premier trimestre 2015. Ils avaient déjà reculé de 6,5 milliards de dollars l'an dernier, la première baisse enregistrée depuis la crise financière de 2008. Séoul entend devenir un "hub économique" selon le ministre du Commerce Yoon Sang-jick, et parie sur pas moins de 30 milliards de dollars d'investissements étrangers directs en 2017. Seulement la Corée du Sud ne veut pas être la seule à faire des efforts. Elle attend que ses partenaires en fassent autant. A commencer par l'Inde.
Un compte sur Weibo
Mais avant d'aller en Corée, le Premier ministre indien Narendra Modi se sera rendu trois jours en Chine, du 14 au 16 mai, sa première visite officielle depuis son élection l'an dernier. Elle fait également suite à un voyage du président chinois Xi Jinping en Inde en septembre. La Chine est le plus important partenaire commercial de l'Inde, avec un commerce bilatéral d'environ 70 milliards de dollars, très largement à son avantage puisque New Delhi accuse un déficit de 40 milliards. Mais les deux géants asiatiques ont tout intérêt à renforcer encore leur rapprochement économique. A 7,5% de croissance prévue pour cette année, l'Inde devrait dépasser la Chine (7,1%), selon le FMI (Fonds monétaire international).
Pour se faire bien voir, Narendra Modi a même ouvert le 4 mai un compte officiel sur la plate-forme chinoise Sina Weibo, au plus grand plaisir des internautes de l'Empire du milieu. Son premier message: "Bonjour la Chine, je suis impatient d'interagir avec les amis chinois sur Weibo". Difficile de faire plus "people"!
Il est vrai cependant qu'il s'agit aussi pour le Premier ministre indien de faire oublier, ou tout du moins d'aplanir, les différents frontaliers qui opposent les deux pays dans l'Himalaya. Ils remontent à la naissance de l'Inde indépendante, en 1947, et à la révolution chinoise, en 1949. Pékin et New Delhi n'ont jamais pu se mettre d'accord sur le statut de deux territoires, l'Arunachal Pradesh et l'Askaï Chin. La question n'est toujours pas résolue. Mais pour le moment la priorité est aux affaires.
La Chine a décidé de "promouvoir l'intégration industrielle" de stimuler les exportations d'équipements dans l'industrie ferroviaire, l'électricité, la construction et les télécommunications, vient de rappeler le Conseil des affaires d'État, présidé par le Premier ministre Li Keqiang. Les chiffres parlent pour lui. Les investissements chinois à l'étranger dans le seul secteur de la fabrication de ces équipements ont atteint 960 millions de dollars au premier trimestre de cette année. Et l'Inde, bien évidemment, est un terrain de chasse formidable.
Les "15 délices"
La Banque centrale indienne a très récemment assoupli sa politique monétaire pour dynamiser l'octroi de crédits aux entreprises et stimuler l'investissement. Elle devrait continuer à le faire. Les dépenses publiques augmentent pour multiplier les grands travaux d'infrastructures. "L'Inde fait partie des "15 délices", les pays prometteurs, qui combinent à la fois un niveau de risque pays modéré et une forte croissance des importations", résume un économiste spécialiste de l'Asie chez Euler Hermes.
Elle pourrait même rebattre toutes les cartes du commerce mondial en devenant une sorte de gigantesque marché commun à elle toute seule. Jusqu'à présent les 29 états qui la composent ont toujours travaillé séparément. Ils ont leurs propres lois commerciales, leurs propres taxes, leurs propres réglementations. Or Narendra Modi veut s'y attaquer. Ils ne doivent plus se faire concurrence et se battre entre eux, mais au contraire faire face ensemble à la compétition internationale, dit le gouvernement. Une véritable révolution qui galvanise non seulement les Chinois mais aussi tous les investisseurs étrangers. Encore faut-il d'abord vaincre la corruption qui gangrène le pays.
Le Forum économique mondial pour la compétitivité classait l'Inde derrière la Roumanie pour 2014-2015, tandis que la Banque mondiale la mettait au 142e rang sur 189 parmi les états où il était facile de faire des affaires.
Néanmoins l'Inde reste aussi un partenaire incontournable de l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est). Et à ce titre il n'est pas possible de l'ignorer. Elle considère l'Asean comme un pont la reliant à l'Asie-Pacifique. C'est une priorité pour elle que de s'y accrocher. Elle a signé en 2014 des accords de libre-échange dans les services et dans l'investissement. En 2013 et 2014, ses échanges commerciaux avec les dix pays de l'association ont totalisé 74,3 milliards de dollars. Ils devraient passer à 100 milliards cette année. L'Asean a investi 25,4 milliards de dollars en Inde entre 2007 et 2014, tandis que l'Inde investissait 31,2 milliards dans l'Asean.
La Chine et la Corée du Sud, qui veulent l'une et l'autre, même si elles n'ont pas la même taille, ne rien perdre de leur poids dans cette partie du monde, savent très bien qu'elles n'ont pas aujourd'hui d'autre choix que de faire les yeux doux à Nerendra Modi.
 
Arnaud Rodier, mai 2015

 

 

 

 

 

 

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