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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

CHINE: LES MIRAGES DE LA NOUVELLE ROUTE DE LA SOIE

 

Le pays puise au plus profond de son histoire pour conforter sa puissance dans le monde. C'est aussi pour Pékin un moyen de faire oublier aux Chinois que le temps de la croissance à deux chiffres est révolue.

 

"S'il n'y avait pas de montagnes, les plaines n'apparaîtraient pas". Les Chinois aiment les proverbes. Et le président Xi Jinping peut le faire sien. Les obstacles finissent toujours par dégager de nouveaux horizons.
Quitte à puiser dans l'histoire de l'Empire du Milieu et de ses légendes, le chef de l'État reprend à son compte les grandes migrations du moyen-âge et la mythique route de la soie. Comme un défi au monde occidental du XXIè siècle. Il s'agit ni plus ni moins de relier par la mer les côtes de la Chine à l'Europe en passant par l'océan indien. Mais comme ce n'est pas assez pour faire rêver aujourd'hui, le président chinois lui ajoute maintenant la "grande ceinture" de la soie. Un itinéraire terrestre imaginaire qui passe par l'Asie centrale et la Russie avant d'atteindre le vieux continent.
La route et la ceinture ont un seul et même objectif: contrôler l'Asie, une région qui, si l'on y ajoute l'Europe et la Russie, représente d'ores et déjà 80% de la croissance mondiale et comptera pas moins de 3 milliards d'habitants en 2050. La mégalomanie chinoise peut sembler sans limite. Mais Pékin sait parfaitement ce qu'il fait. Qu'il conduise ou pas son projet jusqu'au bout, il y aura à la clé des grands chantiers, lignes de chemin de fer, autoroutes, ports, bien plus rentables que les travaux qu'il lance sur son propre territoire.
Depuis le début 2014, la Chine a approuvé pour 1 800 milliards de yuans (270 milliards d'euros) de nouveaux projets d'infrastructures pour faire face au ralentissement de son économie. S'ils ont profité aux entreprises, ils ont plombé les provinces qui se retrouvent avec pas moins de 3 000 milliards de yuans de dettes. La ligne de chemin de fer la plus haute du monde au Tibet, le pont le plus long du globe à Qingdao, tous ces chantiers sont des gouffres. La China Railway à elle seule devait fin septembre 2014 3 400 milliards de yuans. Au total, la Chine aurait gaspillé 42 000 milliards de yuans (6 450 milliards d'euros) entre 2009 et 2014.
La route de la soie est dotée d'un fonds de 40 milliards de dollars. La Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII), que monte la Chine pour concurrencer la Banque mondiale et les Fonds monétaire international, dispose avant même d'exister d'un capital de 100 milliards de dollars. Et réunirait, selon les derniers chiffres officiels, 57 états, dont la France. Toutes deux procèdent d'une stratégie murement réfléchie: ancrer définitivement la Chine dans l'économie mondiale et faire oublier aux Chinois les déboires de la croissance intérieure du pays. "On va voir la renaissance d'un nouveau centre de gravité dans le monde", prédit un analyste à HongKong.
Financer des grands travaux tout autour de ses frontières, c'est pour la Chine l'assurance de résorber les surcapacités de son appareil industriel dans l'acier, le ciment, les matériaux de construction. C'est aussi un moyen de soutenir une croissance défaillante.
La progression du produit intérieur brut (PIB) du pays n' a été que de 7% au premier trimestre 2015, la plus faible depuis la fin 2009, contre 7,3% au trimestre précédent et 7,4% sur l'ensemble de l'année 2014. Des chiffres à faire pâlir l'Europe et les États-Unis, mais des chiffres très inquiétants pour ce pays qui en-dessous de 7% de croissance ne peut théoriquement plus créer d'emplois.
Recentrage sur l'Asie
La production industrielle, en hausse de 5,6% sur un an, s'est également tassée en mars. Elle était en progression de 6,8% sur les mois de janvier et de février. Elle reflète à la fois la faiblesse de la consommation des ménages et le ralentissement des exportations. Les ventes aux détail, même si elles ont grimpé de 10,2% le mois denier, sont au plus bas depuis dix ans. Les investissements en capital fixe s'essoufflent. En outre, les investissements étrangers sont moins nombreux. S'ils enregistrent une hausse de 11,3% sur un an au premier trimestre 2015, leur progression est bien inférieure à celle de janvier-février (+17%). Ils viennent principalement de Hongkong, de Corée du Sud, de Taiwan, de Singapour et du Japon, marquant là encore le recentrage de la Chine sur l'Asie.
Le Fonds monétaire international pense que la croissance de la Chine ne dépassera pas 6,8% cette année et tombera même à 6,3% en 2016, ce qui permettrait à l'Inde de la dépasser pour la première fois, avec une hausse de son PIB de 7,5% dès cette année. Il n'y a sans doute pas encore de quoi s'inquiéter. Mais le président Xi Jinping préfère prendre les devants. La dette du pays ne cesse de croître. Elle atteignait 28 000 milliards de dollars mi-2014, soit 282% du produit intérieur brut du pays. A ce stade, c'est la confiance des investisseurs chinois qui est en jeu. Mieux vaut leur faire miroiter les merveilles d'une route de la soie que le gouvernement ressort du fin fond de son histoire que d'étaler ses échecs en matière de politique intérieure et de réformes économiques.
Le proverbe le dit. Derrière les montagnes il y a les plaines. Et c'est vers elles qu'il faut regarder.
 
Arnaud Rodier, avril 2015

 

 

 

 

 

 

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