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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA RENAISSANCE EN DENTS DE SCIE DE L'INDONÉSIE
 

Le pays connaît une croissance forte. Mais sa politique vis à vis des étrangers n'est pas claire. Et plus de 86% des Indonésiens n'ont aucune formation.

 

Moins de six mois après son arrivée à la tête de l'Indonésie, le 20 octobre 2014, Joko Widodo peut se montrer satisfait. L'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), qui crédite le pays d'une croissance de 5,3% pour 2015 et de 5,9% pour 2016, se félicite dans le rapport qu'elle vient de publier de ses "performances meilleures que celles de la plupart de ses voisins".
Ces chiffres sont presqu'aussi bons que ceux de la Banque asiatique de développement (BAD), qui parie sur une hausse du PIB (produit intérieur brut) de 5,5% pour 2015 et 6% pour 2016, et meilleurs que ceux du Fonds monétaire international (FMI) qui avance une fourchette entre 5,2% et 5,6%.
L'Organisation, qui inaugurait cette semaine à Jakarta son nouveau siège pour l'Asie du Sud-Est, salue une "croissance stable ces quinze dernières année" et "l'impressionnante réduction de la pauvreté" ainsi que l'"amélioration générale des conditions de vie". Mais, tempère son secrétaire général, Angel Gurria, "il reste encore beaucoup de travail à faire".
Dans ce pay de plus de 252 millions d'habitants, le plus grand pays musulman au monde, où 45% de la population a moins de 25 ans, il faut absolument mettre l'accent sur l'éducation, la protection sociale et le développement des infrastructures qui font cruellement défaut.
"Jokowi", comme on surnomme le président, s'est engagé au début de son mandat à stimuler les investissements en lançant des grands chantiers de travaux publics, à simplifier l'environnement administratif pour stimuler les affaires, et à faire revenir dans son pays les investisseurs étrangers qui étaient de plus en plus nombreux à s'en détourner ces dernières années. Pour financer tout cela, le gouvernement à réduit les subventions massives accordées sur l'essence, ce qui devrait lui permettre de réduire le déficit public. Il compte ainsi retrouver une croissance de 7% par an dans cinq ans.
Mais il faudra faire plus, juge l'OCDE. Les dépenses du gouvernement vont devoir jouer un rôle de plus en plus important. A 15% du PIB, elles sont à un "niveau faible en comparaison des autres pays ayant un taux de développement similaire", souligne le rapport. Et, surtout, les efforts de l'État devront être également répartis dans tout le pays et non pas ne profiter qu'à certaines régions ou grandes villes.
Les investisseurs privés sont évidemment les bienvenus. Les Indonésiens comme les étrangers. Mais vis à vis des premiers, le gouvernement doit davantage lutter contre la corruption omniprésente dans le pays. Quant aux seconds, ils sont encore trop souvent refroidis par le manque de visibilité de la politique des pouvoirs publics, voire par des mesures protectionnistes à peine déguisées.
Priorité à l'éducation
Un tribunal vient ainsi de déclarer la privatisation de l'eau contraire à la constitution indonésienne. Du coup, le contrat de concession passé avec Suez en 1997 sur la moitié de la ville de Jakarta pourrait être purement et simplement annulé. Suez était depuis plusieurs mois en discussion avec un opérateur public pour qu'il lui rachète ses parts pour quelque 80 millions de dollars. Aujourd'hui le groupe français, qui menace de faire appel à un arbitrage international, pourrait se voir obligé de quitter la capital sans la moindre compensation.
Ce n'est pas la suppression des visas pour une trentaine de pays, dont la France, l'Allemagne, la Chine et les États-Unis, qui va rassurer les étrangers. Pas plus que les menaces d'exécution de onze personnes, parmi lesquelles un Français et deux Australiens, accusés de trafic de drogue. L'Indonésie souffre d'une mauvaise image à l'extérieur. Image que n'arrange pas l'accroissement des inégalités sociales dans le pays.
Le gouvernement calcule qu'un point de croissance permet de créer 200 000 emplois. Mais il y a trois ans, ce même point de croissance en créait 400 000. Et ces emplois sont à très faible valeur ajoutée. Fin 2014, plus de 86% des travailleurs indonésiens avouaient ne disposer d'aucun savoir-faire professionnel. Seuls 3,8% d'entre eux avaient une formation véritable. La productivité du pays s'en ressent. Seul un effort de longue durée sur l'amélioration de l'éducation peut permettre de renverser la vapeur.
Les pouvoirs publics l'ont mise en priorité de leur plan de développement 2015-2019. Ils y consacrent un cinquième de leur budget. Mais 1,5 million d'enfants en âge d'aller à l'école n'y vont toujours pas. Et plus de la moitié des Indonésiens de 15 ans n'ont pas les bases minimum pour lire ou pour compter.
Avoir une population jeune, c'est bien. Mais c'est tout autant une chance qu'un boulet, insiste Angel Gurria. "Ce n'est qu'en donnant aux jeunes le savoir et les outils dont ils ont besoin pour profiter des opportunités d'emplois que le pays pourra tirer les dividendes de sa démographie".
 
Arnaud Rodier, mars 2015