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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LE JAPON TOURNE EN ROND

 

La catastrophe de Fukushima a certes durablement ébranlé l'archipel. Mais en réalité ce sont les mesures du Premier ministre Shinzo Abe qui ne fonctionnent pas. La troisième économie mondiale n'arrive pas à rebondir.

 

Le Japon panse ses plaies 5 ans après la catastrophe de Fukushima qui a fait plus de 20 000 morts le 11 mars 2011. Et fait ses comptes. Elle aura coûté au pays plus de 3 400 milliards de yens (26,8 milliards d'euros) pour les simples mesures d'urgence, décontamination, assainissement de l'eau, soit 27 000 yen (213 euros) par personne. Une goutte d'eau dans la mer.
Mais ce qui attend l'archipel, qu'il relance le nucléaire ou y renonce, ce dont il n'a pas les moyens, est peut-être beaucoup plus grave. L'année fiscale 2015, qui se termine le 31 mars 2016, va tout simplement démontrer qu'en dépit des promesses du Premier ministre Shinzo Abe la troisième économie mondiale, derrière les États-Unis et la Chine, n'arrive pas à redresser la barre.
Depuis trois ans qu'il est à la tête du pays, Shinzo Abe, installé fin 2012, a multiplié les erreurs. Ses "Abenomics", les mesures qui devaient sauver le Japon, sont un échec.
Le produit intérieur brut du pays s'est encore contracté de 1,1% au quatrième trimestre 2015. Et si les dépenses d'investissement des entreprises ont augmenté de 1,5%, la consommation des ménages s'est, elle, contractée de 0,9%. La confiance des ménages est même tombée à 40,1 points en février, sa plus forte chute enregistrée depuis octobre 2013. Or c'est sur elle que compte le gouvernement pour sortir de l'ornière.
La menace d'une récession
La part des ménages qui s'attendent à une hausse des prix sur un an ne cesse de diminuer. Elle est tombée à un peu plus de 77% de la population. Résultat, personne n'achète, pariant sur des prochaines baisses dans la grande distribution. Du coup, "les chances pour la Banque du Japon d'atteindre son objectif de 2% d'inflation en juillet 2017 semblent de plus en plus minces", note le cabinet d'analyse britannique Capital Economics.
Et d'ajouter que "l'activité économique reste paresseuse tandis que le marché du travail n'augmente pas les salaires", que "la hausse du yen mine la compétitivité des entreprises" et que la marge de manoeuvre de la banque centrale sur les taux d'intérêts est extrêmement limitée.
Après le recul du PIB du dernier trimestre, les analystes s'attendent à un nouveau replis pour les trois premiers mois de 2016. Autrement dit, le Japon retomberait une fois de plus dans la récession. Deux trimestres de baisse du produit intérieur brut signent en effet une récession.
Les "fondamentaux restent bons"
La Banque du Japon, la banque centrale, se réunit dans la semaine du 14 au 20 mars, mais personne n'attend de décision significative. Elle a déjà fait basculer les taux d'intérêt en négatif en janvier. Elle n'a pas encore eu le temps de mesurer l'impact de sa décision sur l'économie. Elle devrait plutôt attendre le mois prochain et la réunion de son comité de politique monétaire les 27 et 28 avril pour éventuellement choisir d'assouplir davantage sa politique économique.
Ce sera aussi pour elle l'occasion de faire ses prévisions pour 2016-2017. Elle parie sur une croissance de 1,5% et sur une inflation de 0,8%. Mais elle pourrait les réduire, et notamment ramener à 1,3% la croissance de l'archipel, chiffre avancé aujourd'hui par la majorité des instituts japonais privés.
Le nouveau ministre de l'Économie, Nobuteru Ishihara, maintient que "les fondamentaux économiques restent bons" dans le pays. Mais le ralentissement de la croissance des grands clients du Japon comme les États-Unis, la Chine et le Brésil, lui fait craindre un coup de frein. Sur le dernier trimestre de l'année 2015, les exportations nippones ont reculé de 0,9% en valeur, et encore plus en volume.
Le recours aux seniors
Si le commerce extérieur de s'améliore pas et si la consommation des ménages, qui avait reculé de 0,8% fin 2015, ne redémarre pas, alors qu'elle représente 60% du PIB du Japon, le pari de Shinzo Abe risque fort de tomber à l'eau.
Certes le chômage est au niveau extrêmement bas de 3,3%, mais la population vieillit. Un quart des Japonais ont d'ores et déjà dépassé 65 ans. Et plus de 20% d'entre eux exercent encore un travail. Ils seront près de 40% en 2060. Or dans le même temps, si l'indice de fécondité n'augmente pas (1,4 enfant par femme), la population active pourrait perdre au Japon plus de 27 millions de travailleurs.
L'âge officiel de la retraite va passer de 60 à 62 ans en avril 2016, puis à 65 ans en 2025. Le recours aux seniors est incontournable. Les grandes entreprises s'y préparent. Le problème est que pour le moment les conditions de salaires qui leur sont offertes sont bien en-dessous de la normale. Et qu'ils sont bien incapables de relancer la consommation, fer de lance des "Abenomics".
 
 
Arnaud Rodier