Restons connectés

 

L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

CORRUPTION À TOUS LES ÉTAGES

 

Pas moins de dix pays d'Asie figurent parmi les plus mal notés par l'indice de perception de la corruption établi par Transparency International pour 2015. Ils ne sont que six à échapper au massacre.

 

"S'il y avait un seul défi à relever capable de réunir la région Asie-Pacifique, ce serait la corruption", assène le directeur de Transparency International en charge de la zone. Difficile de se montrer plus brutal, mais les chiffres sont sans appel. Selon l'indice de la perception de la corruption établi chaque année par cet organisme, sur une échelle allant de 0 (fortement corrompu) à 100 (très peu corrompu) concernant 168 pays dans le monde, les deux tiers obtiennent une note inférieure à 50. Au premier rang desquels les pays d'Asie. Dix d'entre eux, l'Inde, la Thaïlande, la Chine, l'Indonésie, les Philippines, le Vietnam, le Laos, la Birmanie, le Cambodge et la Corée du Nord ne passent pas la barre. Seuls trois s'en sortent bien, Singapour, Hong Kong et Taïwan. La Corée du Sud et la Malaisie surnagent à respectivement 56 et 50 points.
Pas brillant. La Corée du Nord ne surprendra personne, bonne dernière avec la Somalie et la très mauvaise note de 8 quand Singapour affiche 85, soit presque autant que le Danemark, largement en tête du classement général avec 91 points. Au passage la France en obtient 70, à la 23e place.
Les apparatchiks du Parti
A force de vouloir jouer sur tous les tableaux, le "cher leader" Kim Jong-un se ridiculise. Bombe nucléaire dans une main, promesses de réformes économiques dans l'autre, il suit la stratégie de la "chasse aux deux lapins" selon Chung Sung-jang, directeur du Bureau d'études sur l'unification des deux Corées à l'institut Séjong de Séoul. Une stratégie qui ne le mènera nulle part à long terme dans un pays où le revenu par habitant plafonne à 800 dollars par an. Mais pendant ce temps les apparatchiks du Parti se remplissent les poches.
Avec un taux de croissance de 1% et une économie qui dépend totalement de la Chine, la marge de manoeuvre du gouvernement nord-coréen est nulle. Quand il arrive à faire revenir au pays un ou deux transfuges, il en fait des tonnes comme avec la femme écrivain Son Ok-sun, 50 ans, repassée du Sud au Nord après avoir écrit ses mémoires sous le pseudonyme Esther Joo, qui passe en boucle à la télévision. Elle fait la "Une" de la presse de Pyongyang. Mais cela ne va pas plus loin.
Plus étonnant, la Chine où la vaste campagne anti-corruption lancée par Xi Jinping en 2013 est censée nettoyer les rangs du Parti communiste. Il faut frapper les "tigres" tout autant que les "mouches", autrement dit les hauts dirigeants et les petits cadres. Plus de 800 millions d'euros de fonds publics ont officiellement été détournés par les responsables politiques. Quelque 1 500 noms ont été dévoilés. L'ancien patron de la firme de courtage Chanjiang Securities, Yang Zezhu, s'est défenestré du haut d'un immeuble à Wuhan, dans le centre du pays. Mais seulement 231 responsables ont réellement été reconnus coupables de corruption ou condamnés.
Pire, une étude faite en Chine semble montrer que certaines régions, comme le Fujian et le Zhejiang, où le président Xi a été en poste dans le passé, seraient épargnées. "Si vous êtes un homme de Xi, vous n'êtes pas purgé. Pour tous les autres la chasse est ouverte", affirme David Zweig, professeur à la Hong Kong University of Science, interrogé par l'Agence France Presse.
L'État et l'armée
Que dire des autres? Au Vietnam le XIIe Congrès du Parti communiste a réélu le secrétaire général Nguyên Phu Trong. L'an dernier les investissements directs étrangers y ont bondi de 17% pour atteindre un record de 15 milliards de dollars. Mais le pays est en pleine mutation.
Avec une population de 90 millions d'habitants, dont 60% en dessous de 35 ans, l'économie vietnamienne est trop dépendante de sa main d'ouvre à bas coût et de ses exportations qui l'empêchent de faire les réformes qui s'imposent dans l'éducation et la lutte contre la corruption. Le poids de l'État et de l'armée dans les entreprises autorise tous les passe-droits dans un pays où le revenu annuel par tête tourne autour de 2 200 dollars.
Sa croissance, évaluée à 7% pour 2016, en fait une cible privilégiée par les Occidentaux en Asie. Mais encore faut-il que le Vietnam accélère l'actionnariat privé dans ses entreprises publiques et qu'il s'ouvre davantage aux investisseurs étrangers.
Même chose au Cambodge où le secrétaire d'État américain John Kerry vient de se rendre pour rappeler au Premier ministre Hun Sen qu'il lui fallait impérativement respecter la démocratie et les droits de l'homme. Mais lui continue à réprimer les moindres mouvements de rue et toute dissidence sur les réseaux sociaux. Trois millions de personnes vivent encore sous le seuil de pauvreté et le secteur textile, qui travaille pour toutes les grandes marques étrangères, fait l'objet d'abus constants sans que les syndicats ni les Organisations non gouvernementales (ONG) puissent intervenir.
Il emploie 700 000 personnes et réalise un chiffre d'affaires de 5,8 milliards de dollars, mais les violations du droit du travail y sont légion sans que le gouvernement ne réagisse, de peur de voir les investisseurs étrangers partir au Vietnam, en Thaïlande ou en Birmanie.
Tourisme sexuel
C'est à peu près le même discours qu'a tenu John Kerry au Laos où le dernier congrès du Parti communiste a confirmé l'enracinement croissant du pays avec la Chine. Les États-Unis voudraient le voir se reconstruire une virginité ne serait-ce que pour pouvoir renforcer son emprise sur l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est) face à Pékin. Vientiane assure cette année la présidence tournante de ce groupe de dix pays avec lequel un sommet est prévu par le président Barack Obama les 15 et 16 février en Californie.
La prostitution commence à y devenir reine, comme en Birmanie, au fur et à mesure que se développe le tourisme. Ces pays prennent progressivement le relai de la Thaïlande où, selon l'Organisation internationale du travail (OIT), le tourisme sexuel rapportait déjà au milieu des années 1990 27 milliards de dollars qui arrosaient tout aussi bien les hôtels, la police, les agences de tourisme, les bars et les cabarets.
En Birmanie, où la formidable victoire des partisans de l'Opposante Aung San Suu Kyi est un triomphe salué dans le monde entier, après 40 ans de lutte contre la junte et 15 ans de résidence surveillée, il faut encore "libérer les prisonniers politiques de toute urgence, révoquer les lois abusives et mettre fin à la discrimination contre les musulmans et les autres minorités", insiste Human Rights Watch.
Le revenu par habitant y est l'un des plus faibles de l'Asie (1 100 dollars par an), les infrastructures sont en ruine et 70% de la population n'a pas accès à l'électricité. Le pays est encore l'un de plus gros producteur mondial d'opium et l'armée contrôle la plupart des entreprises. Ce qui n'empêche pas un internaute d'assurer sur un site pornographique que "la Birmanie est le nouveau goût du mois".
 
Arnaud Rodier, janvier 2016