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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

QUAND LA CHINE IMPOSE SA LOI AU MONDE DE LA FINANCE

 

La Banque asiatique pour les investissements dans les infrastructures (BAII) a provoqué une ruée internationale. Mais elle ne sera pas "Big Brother", promet Pékin. Washington n'y croit pas.

 

Xi Jinping a fait très fort. La Chine est un pays communiste. Sa monnaie, le yuan, ou renminbi, n'est pas convertible et ne s'échange qu'à travers des opérations commerciales soigneusement ciblées. Pékin se moque allègrement des règles de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) quand ça l'arrange. Et, cependant, le président de la République chinoise a réussi à imposer en moins de six mois une banque internationale qui n'existe encore que sur le papier.
La Banque asiatique pour l'investissement dans les infrastructures (BAII) est née à Pékin en octobre 2014 sur l'idée de la Chine, après la signature d'une convention entre 21 pays parmi lesquels l'Inde, la Thaïlande, la Malaisie, les Philippines, l'Indonésie, le Koweit et le Qatar. Son but: financer des grands travaux en Asie. Dotée d'un capital initial de 50 milliards de dollars, elle ne risque pas, à priori, de rivaliser avec les grands organismes internationaux dans la mesure où les besoins en infrastructures en Asie sont évalués à 8 000 milliards de dollars en 2020.
Or, surprise, en janvier 2015, l'Arabie Saoudite la rejoint, puis en mars la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, l'Italie, la Suisse, la Corée du Sud, la Russie, le Brésil, le Danemark, l'Espagne, les Pays-Bas, la Suède et la Finlande. Hongkong, place financière incontournable et territoire indépendant économiquement de la Chine, en fait autant, de même que l'Australie et Taiwan, le frère ennemi juré de Pékin.
La Chine avait fixé au 31 mars la date limite des candidatures pour faire partie des membres fondateurs de la BAII. Ils sont aujourd'hui 45 états à avoir déposé un dossier. Une véritable ruée à laquelle trois pays font exception, les États-Unis, le Japon et le Canada. Car pour Washington et Tokyo, cette banque est un véritable défi lancé aux trois mastodontes qui règnent jusqu'à présent sur la finance internationale: la Banque mondiale, le FMI (Fonds monétaire international) et la Banque asiatique de développement (BAD). Les deux premiers ont leur siège aux États-Unis et sont gérés par les Américains. La BAD est installée à Manille, aux Philippines, mais son président est de tradition japonais, actuellement Takehiko Nakao, qui a succédé en 2013 à Haruhiko Kuroda aujourd'hui gouverneur de la Banque centrale du Japon.
Pékin, qui fixera le 15 avril le nombre définitif des membres fondateurs de la Banque asiatique pour l'investissement dans les infrastructures, et sans doute la hauteur de leurs participations financières, nie catégoriquement que son projet puisse être politique. Il s'agit d'une "initiative constructive qui aidera à compléter l'ordre actuel de l'économie mondiale et permettra à la Chine d'assumer davantage de responsabilités internationales", souligne Hua Chunying, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères.
Aux yeux du Japon et des États-Unis, il en va tout autrement. La BAII est purement et simplement une tentative de les déstabiliser en tant que leaders de l'odre financier mondial. Mais ils ne peuvent pas le dire ouvertement. Tokyo s'inquiète des normes de bonne conduite qui régiront la banque chinoise et réclame des garanties supplémentaires avant son lancement prévu fin 2015. Washington s'emmêle dans ses explications.
Un instrument de politique étrangère
Le président américain Barack Obama souhaiterait qu'un mécanisme de "co-financement" soit mis en place entre la Banque asiatique et le tandem FMI-Banque mondiale. Ce serait un moyen pour les États-Unis d'exercer un contrôle et, écrit le Wall Street Journal, de faire en sorte qu'elle "ne devienne pas un instrument de la politique étrangère de Pékin". Le quotidien, d'ailleurs, ne fait pas dans la dentelle et ajoute que la BAII "risque de semer la défiance à l'égard des États-Unis". Elle pourrait aussi "aider à subventionner les intérêts des entreprises chinoises". Difficile d'en faire plus sous peine d'incident diplomatique. Mais les Américains ne vont-ils pas demain s'en mordre les doigts?
Forte de son succès à travers le monde, la Chine prévoit à présent de doubler le capital de sa banque à 100 milliards de dollars. Elle fait miroiter à ses actionnaires les formidables chantiers de la "ceinture" et de la "route de la soie du XXIe siècle" qui visent à multiplier les grands projets entre l'Asie, l'Afrique et l'Europe. Pékin, dans les cinq ans à venir, va importer pour plus de 10 000 milliards de dollars de marchandises et investir plus de 500 milliards de dollars à l'étranger.  Sa Banque asiatique pour l'investissement dans les infrastructures est un levier pour faire face à ces défis et absolument pas un "pion stratégique", insiste le ministre chinois des Finances, Lou Jiwei. Il n'y a donc "pas de raison de la politiser".
Facile à dire, difficile à croire. L'Asie représente à elle seule 60% de la population mondiale. C'est la région où la croissance est la plus rapide du monde. Elle est la destination principale des investissements étrangers. Personne ne peut plus l'ignorer. Et encore moins lui tourner le dos.
La Chine le sait. Sa taille et son poids économique lui donnent tous les moyens d'en être le seul porte-drapeau. La nouvelle banque est un outil supplémentaire pour asseoir son pouvoir. Mais elle ne sera pas "Big Brother", promet Jin Liqun, le responsable de la mise en place de la BAII. Washington, à l'évidence, pense qu'il ment.
 
Arnaud Rodier, avril 2015