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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

PARTIE DE POKER MENTEUR DANS LE COMMERCE EN ASIE-PACIFIQUE

 

Washington contre Pékin, deux grands accords de libre échange s'affrontent, avec comme toile de fond le pouvoir économique en Asie. Ils signent l'échec du cycle de Doha sur la libéralisation du commerce mondial. 

 

Le bras de fer se durcit sur les accords commerciaux en Asie-Pacifique. D'un côté, les États-Unis sont de plus en plus pressés de conclure un partenariat trans-Pacifique (TPP en anglais) sans la Chine afin de retrouver un regain d'influence dans cette partie du monde où la croissance est bien supérieure à celle de l'Occident. De l'autre, Pékin, désormais première puissance mondiale en terme de pouvoir d'achat, veut raffermir son emprise sur la région et peaufine la création d'une zone de libre-échange de l'Asie-Pacifique (FTAAP), dont elle n'exclut pas les Américains mais qui concurrence directement Washington.
Le cycle de Doha sur la libéralisation du commerce mondial a échoué à l'OMC (Organisation du commerce mondial). "Le multilatéralisme est en crise. Du coup les accords régionaux refleurissent. L'OMC, dont c'est le 20e  anniversaire en 2015, ne peut que déclarer Doha en faillite et lui trouver un nouveau départ", tranche le professeur Taeho Bark, ancien ministre du Commerce de la Corée du sud, qui était le 18 février l'invité du tout nouveau "Groupe Corée à Paris" qui veut réunir des personnalités de tous les horizons intéressées par le pays.
La banque centrale de Chine vient d'annoncer que le Fonds de la route de la soie (Silk Road Fund Co.), créé fin décembre 2014 et doté de 40 milliards de dollars, est désormais opérationnel. Financé à la fois par les réserves en devises étrangères du pays, par la China Investment Corp., la Banque chinoise d'import-export et La Banque de développement de Chine, il est destiné à accueillir des investisseurs chinois et étrangers pour "chercher des opportunités d'investissement et fournir des services monétaires", précise la banque centrale.
Cette route de la soie est une nébuleuse qui veut rappeler la puissance de l'Empire du Milieu il y a 150 ans, s'étendant de l'Asie du Sud-Est jusqu'aux côtes orientales de l'Afrique, en passant par l'Inde, forte en théorie de 3 milliards d'habitants. En revanche la zone de libre-échange de l'Asie-Pacifique s'appuie sur une réalité, celle de l'Apec (Forum de coopération pour l'Asie-Pacifique), forte de 21 pays parmi lesquels on trouve, outre la Chine, l'Autralie, les États-Unis, le Canada, la Corée du Sud, le Japon, l'Indonésie...
Une "feuille de route" a été lancée en novembre 2014. L'Apec représente 57% du PIB (produit intérieur brut) de la planète et 44% des échanges commerciaux internationaux. Elle prévoit une "étude de faisabilité" pour un traité de libre-échange qui agace au plus haut point les Américains. C'est en effet une pierre lancée directement dans leur jardin.
Pékin reste en dehors du partenariat défendu par Washington pour précisément ne pas risquer de voir son influence dans la région battue en brêche. L'accord trans-Pacifique se négocie donc entre les États-Unis, le Japon, le Canada, le Mexique, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, le Chili, le Vietnam, la Malaisie, Singapour et Bruneï, soit au total 12 pays. La Corée du Sud, qui dispose de son côté de 11 accords de libre-échange à l'étranger, n'y figure pas, mais Taeho Bark pense qu'il devrait s'ouvrir à d'autres pays asiatiques.
Les dés sont jetés
Les pourparlers en cours pourraient aboutir d'ici l'été, selon le représentant au Commerce américain Michael Froman. C'est possible dans la mesure où le Japon, accusé de bloquer la création de cette zone de libre-échange en refusant d'ouvrir son secteur agricole à la concurrence, vient de faire un grand pas en avant. Son Premier ministre Shinzo Abe a décidé de démanteler l'Union centrale des coopératives agricole, fondée en 1954 pour assurer l'approvisionnement en riz du pays et la stabilité des prix, qui, au fil des ans, s'est révélée être le plus puissant lobby du pays. C'est elle qui répartit la production agricole aux distributeurs. Elle est devenue la banque obligée des campagnes et leur assureur. Autant de rôles qu'elle va perdre. Elle ne pourra donc plus saboter les réformes visant à permettre de confronter les agriculteurs nippons à leurs concurrents étrangers.
Barack Obama, en tout cas, semble décidé à aller vite. La Maison Blanche a annoncé avoir invité cette année Shinzo Abe aux États-Unis, de même que le président indonésien Joko Widodo et la présidente sud-coréenne Park Geun-hye. Surtout, ultime provocation, il a également convié le numéro un chinois Xi Jinping à venir le voir en septembre, ce qu'il a accepté. Les dés sont jetés, mais bien malin celui qui pourrait dire qui va gagner la partie de poker menteur.
Si le partenariat trans-Pacfique américain a, sur le papier, une longueur d'avance, la Chine dispose de sérieux alliés commerciaux en Asie, à commencer par les dix pays de l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est). Elle profite aussi d'un nouveau bras financier, la Banque de développement des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), lancée en juillet 2014 et forte d'un capital de départ de 50 milliards de dollars. Elle se veut l'alternative à la toute puissance du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Ce n'est pas pour déplaire à certains dans la région. Et, comme par hasard, elle à son siège à Shanghai.
 
Arnaud Rodier, février 2015