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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

L'INDE SE REFAIT UNE VIRGINITÉ VIS À VIS DE L'ÉTRANGER
 

Le pays promet de s'ouvrir davantage aux investisseurs internationaux. Sa croissance dépassera celle de la Chine en 2017, selon la Banque mondiale. Son premier ministre sera en France en avril.

 
L'Inde n'est plus persona non grata sur la carte des investisseurs étrangers. Voilà quatre mois que le premier minsitre de droite, Narendra Modi, a lancé sa campagne "make in India" pour ouvrir son pays. Avec un double objectif: doper l'industrie et trouver du travail pour les quelque 12 millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché.
La Banque mondiale prévoit dans ses "perspectives économiques globales", présentées le 13 janvier, que le PIB (produit intérieur brut) de l'Inde progressera de 6,4% en 2015, soit 0,8 point de plus qu'en 2014, puis de 7% à partir de 2016. Dans le même temps, celui de la Chine serait ramené de 7,4% en 2014 à 7,1% en 2015, 7% en 2016 et 6,9% en 2017. A cette date, l'Inde l'emporterait sur la Chine en matière de croissance économique.
Mais la banque pointe aussi du doigt le manque d'infrastructures, les nombreuses coupures d'électricité, la bureaucratie tatillonne. Bref, le climat des affaires en Inde est mauvais. L'investissement a beau représenter 30% du PIB, encore faut-il lui permettre de se développer.
Chez les investisseurs étrangers, la prudence reste de mise. Ils s'accordent à dire que les fonctionnaires se montrent plus accueillants, plus ouverts, mais ils soulignent que les vraies réformes se font attendre. Celles qui concernent le foncier, en particulier, censées simplifier l'acquisition de terrains, et celles sur la TVA (taxe à la valeur ajoutée), extrêmement complexe en Inde, n'ont toujours pas été votées au parlement.
De même, le grand programme de modernisation des villes, qui concerne une centaine d'agglomérations non encore désignées, pour y améliorer les réseaux électriques et la circulation routière, est au point mort. Aucune liste n'a jamais été publiée. Pas plus qu'un budget n'a jamais été fixé par les autorités.
La Banque mondiale classe toujours le pays tout en bas de l'échelle de ceux où il est facile d'investir: l'Inde était 142e sur 189 dans son dernier rapport. Toutes les procédures sont longues. Il faut un nombre invraissemblables de permis. La moindre démarche prend des semaines quand ce n'est pas des mois. "Aujourd'hui on entend des pas dans la cuisine, mais la nourriture n'est pas sur la table" ironise le patron d'Airbus sur place dans les colonnes de la Tribune de Genêve.
Le parti de Narendra Modi est majoritaire à la Chambre basse du parlement, mais minoritaire à la Chambre haute. Il doit donc composer avec l'opposition. Et si tout ne va pas disparaître d'un coup de baguette magiques parce que le premier minsitre a changé, "le moindre relâchement dans le rythme de réformes se traduirait par une croissance plus modérée", prévient pudiquement la Banque mondiale.
126 avions Rafale dans la balance
Début février la banque centrale indienne a décidé de laisser son taux directeur inchangé à 7,75%, préférant attendre la présentation du budget du gouvernement pour éventuellement intervenir sur le loyer de l'argent. En janvier, elle l'avait abaissé de 25 points de base, en même temps qu'elle réduisait de 50 points de base la quantité d'obligations que les banques devaient mettre de côté, afin de les encourager à prêter davantage. Une marge de manoeuvre qui, selon elle, doit stimuler le secteur productif et "favoriser les investissements et la croisssance". D'autres baisses de taux auront sans doute lieu cette année. Mais l'assouplissement monétaire devra aussi tenir compte du respect des objectifs de réduction du déficit budgétaire fixés par le gouvernement.
"Les récentes décisions de la banque centrale pour encourager davantage de prêts peuvent mettre le système bancaire local en porte-à-faux", souligne en substance le cabinet britannique Capital Economic's. Mais il en minimise la portée en rappelant que les prêts non performants ne dépassent pas 4% du total des prêts en Inde. "Il y a de bonnes raisons de penser qu'il n'y a pas dans l'immédiat de risque de crise", affirme-t-il.
Cette semaine, le ministre français des Affaire étrangères, Laurent Fabius, a fait une visite éclair en Inde, à l'occasion d'une conférence sur le climat à New Delhi. Il s'agissait de préparer la grande réunion de Paris fin 2015 sur le même sujet. L'Inde veut multiplier par trois le parc de ses centrales nucléaires d'ici à 2015, mais elle souhaite aussi produire 100 gigawatts d'énergie solaire à l'horizon 2020. Il s'agissait aussi de placer des contrats, au premier rang desquels la vente de 126 avions Rafale, en discussion depuis 2012 -ce qui serait le premier contrat à l'exportation de cet appareil- et de pousser la coopération dans le nucléaire et dans le domaine des trains à grande vitesse.
Mais il s'agissait surtout de renouer les liens économiques avec l'Inde au moment où, enfin, elle s'ouvre. Le premier minisitre Narendra Modi se rendra donc deux jours en France en avril. Ce sera son premier déplacement en Europe depuis son élection en 2014.
Avec un bonus inespéré dans sa poche. Il vient de recevoir les félicitations du president de la Banque asiatique de développement, Takehiko Nakao, pour sa politique économique qui ouvre des "perspectives de croissance brillantes" au pays. Une rencontre "très productive" s'est empressé de commenter Modi sur son compte Tweeter.
 
Arnaud Rodier, février 2015