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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LES NOUVELLES CAPITALES ÉCONOMIQUES DE LA CHINE

 

De Pékin jusqu'à la mer. Tianjin Binhai se veut la seule zone de libre-échange au nord de la Chine. Grande ouverte sur la Corée et le Japon. Elle est directement exposée aux tension croisssantes en mer de Chine.

 

Pékin est la capitale politique. L'Assemblée nationale du peuple, le mausolée de Mao, les grandes réunions du Congrès du Parti, même la Cité interdite, tout rappelle à chaque coin de rue la puissance de Xi Jinping.
Les capitales économiques, elles, sont au sud, Shanghai, Shenzhen, avec des droits spéciaux pour mieux attirer les investisseurs étrangers. Elles font désormais concurrence à Hongkong, qui peut encore profiter de son statut de Région administrative spéciale jusqu'en 2047.
Le nord n'avait rien. Tianjin Binhai, crée en 2009, sur une côte de 153 kilomètres, est censée renverser la donne. Surtout que depuis avril 2015 elle dispose d'une zone de libre-échange de près de 120 kilomètres carrés dédiée aux services, aux industries à haute valeur ajoutée et bientôt à la finance.
600 entreprises étrangères
Huit autoroutes, deux trains à grande vitesse, il faut 45 minutes pour la relier à Pékin. Tout au long du trajet, des micro villes nouvelles fleurissent comme des champignons. Un aéroport international, un port qui se classe devant Anvers, Hambourg et Rotterdam, "jumelée avec la région Nord-Pas de Calais, elle accueille Alstom, Total, Schneider Electic", rappelle Zaho Jianguo, président de l'Assemblée populaire de Tianjin Binhai New Area, invité par la Chambre de commerce et d'industrie Paris Île-de-France.
Airbus y assemble l'A320 et y exécute les finitions de l'A330. "C'est notre "hub" industriel en Chine", souligne Frédéric Pochet, vice-président du groupe en charge de la coopération internationale. Air Liquide, Veolia, Suez sont également présentes.
Au total, près de 600 entreprises étrangères ont investi 55,5 milliards de dollars. Et le PIB (produit intérieur brut) de Tianjin, avoisine la moitié du PIB de Hongkong.
Vaste réseau de corruption
Mais les explosions de Tianjin en août 2015 dans un entrepôt chimique, qui ont fait 137 morts et 800 blessés, ont placé la zone sous les projecteurs de manière dramatique. Des centaines de logements avaient été construits à proximité immédiate du site, à moins de 600 mètres, alors que la règlementation impose de s'installer à plus d'un kilomètre d'un lieu à risque. Coût de la facture directe, 1 milliard d'euros.
123 personnes, dont 5 de niveau ministériel ont été arrêtées, démontrant l'ampleur du laxisme chinois en matière de sécurité industrielle. Les enquêtes ont mis à jour un vaste réseau de corruption, d'irresponsabilités et d'abus de pouvoir. L'agence américaine Fitch, tout en maintenant sa note sur Tianjin Binhai "stable", dénonçait encore en juin dernier le "manque de transparence des autorités de la municipalité".
Tensions croissantes en mer de Chine
Immense port de Chine largement ouvert sur la Corée du Sud et sur le Japon, Tianjin Binhai risque aussi pâtir des tensions croissantes en mer de Chine. Pékin revendique de manière de plus en plus violente toutes les îles de la région susceptibles d'abriter du pétrole et des minerais sous-marins rares, à commencer par les îles Senkaku (îles Diaoyu en chinois), que le Japon est déterminé à protéger comme faisant partie de son territoire.
La Chine est également furieuse que la Corée du Sud et les États-Unis aient décidé de déployer le système THAAD (Terminal High Altitude Area Defense) sur la péninsule. Ce système antimissiles destiné à se protéger des attaques de la Corée du Nord "ne contribue pas à la dénucléarisation de la péninsule coréenne et porte atteinte à la paix et à la stabilité dans la région", dénonce le ministère chinois des Affaires Étrangères. Et Pékin avertit que s'il est déployé il affectera "sérieusement" les intérêts stratégiques de la Chine et l'équilibre sécuritaire en Asie du Nord-est.
Un durcissement de ton et autant de conflits qui ne sont pas de nature à rassurer les investisseurs de Tianjin Binhai.
Éco-ville et troisième âge
Zhao Jianguo promet un "projet phare" d'éco-ville entre Tianjin et Singapour dans les prochaines années.
Mais en attendant Pékin, dont 3,15 millions d'habitants ont plus de 60 ans, soit 23,4% de la population, vient de lancer un programme d'incitations financières et d'aides diverses pour convaincre les personnes âgées de quitter la capitale et de s'installer dans des maisons de retraite à Tianjin!
Chaque jour plus de 500 Chinois dépassent la soixantaine à Pékin, et plus de 120 fêtent leurs 80 ans, plaide le gouvernement. Et ils habitent tous en centre ville. Il faut donc faire de la place. Mais ils refusent.
"Ce n'est pas comme aller à Sanya, dans l'île de Hainan, où vous avez de l'air pur et la vue sur la mer. Tianjin est aussi pollué que Pékin, si ce n'est pas plus. Pourquoi y iraient-ils?", s'interroge Lu Jiehua, professeur au département de sociologie de l'université de Pékin, cité par le South China Morning Post.
 
 
 
Arnaud Rodier, juillet 2016