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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

AU JAPON, UNE LOI SUR L'IMMIGRATION QUI NE VEUT PAS DIRE SON NOM

 

Alors que les objectifs de relance du Premier ministre Shinzo Abe s'éloignent de plus en plus, l'archipel va devoir faire venir plus de travailleurs étrangers.

 

Le sujet est tabou. Mais plusieurs responsables du Parti démocrate libéral (LDP), le parti du Premier ministre Shinzo Abe, viennent de remettre le dossier sur la table.
Avec la reconstruction des zones détruites par le tsunami et la catastrophe nucléaire de 2011, et alors que Tokyo prépare les Jeux Olympiques de 2020, l'archipel manque de bras. La demande des entreprises, notamment dans le bâtiment, est au plus haut depuis 24 ans.
Et le vieillissement de la population, 40% des Japonais auront plus de 65 ans en 2050, ne fait qu'amplifier le phénomène. Depuis 2013, le nombre des étrangers sur l'archipel a augmenté de 40%, principalement des Chinois, des Vietnamiens, des Philippins et des Brésiliens.
Qualfiés et non-qualifiés
Ils sont environ 1 million. Il faudrait doubler le chiffre, dit le LDP. Et abandonner le clivage qui existe entre les travailleurs qualifiés et non-qualifiés. Une véritable révolution dans un pays qui tient par-dessus tout à son identité insulaire. Mais le Parti démocrate libéral a trouvé une parade : ouvrir les frontières sans jamais parler de politique d'immigration...
Jusqu'à présent, les conditions d'obtention d'un visa écartent en effet les candidats peu formés. Ils ne représentent que 1,4% des salariés, contre 5% en moyenne dans les pays développés, selon le FMI (Fonds monétaire international). Seuls ceux qui justifient de diplômes peuvent entrer et travailler, en général dans des secteurs qui privilégient les échanges de technologies avec leurs pays d'origine.
Certains responsables du LDP vont encore plus loin. Il ne suffit pas de les accueillir sur les seuls chantiers de reconstruction, mais de leur donner accès à d'autres secteurs comme l'agriculture, les crèches, l'aide aux personnes âgées.
Femmes au travail
Bien que Shinzo Abe ait fait du retour des femmes au travail l'une de ses priorités, en leur promettant de pouvoir plus facilement faire garder leurs enfants, il a officiellement toujours rejeté toute politique d'immigration. Mais le chef du secrétariat de son cabinet, Yoshihide Suga, avouait récemment à l'agence de presse Reuters qu'il fallait "reconnaître que l'acceptation de davantage d'étrangers est une véritable question".
Et un membre du LDP d'enfoncer le clou auprès de la même agence : "le problème fondamental de l'économie japonaise est son potentiel de croissance est faible. Pour le relever il faut d'importantes réformes structurelles... dont celles concernant l'immigration".
Le gouvernement a annoncé qu'il allait relever les salaires des employés dans les crèche de 4% pour l'année fiscale 2017 (mars 2017-mars 2018) et améliorer les conditions de leurs promotion. Il devrait donner le détail de son plan dans le courant du mois de mai. Mais ce sera insuffisant pour renverser la vapeur.
Chute des prix à la consommation
Les prix à la consommation ont encore baissé de 0,3% en mars sur un an. Un recul aussi fort qu'en avril 2013, au moment où Shinzo Abe lançait ses grandes réformes, les fameuses "Abenomics". Les Japonais, qui n'ont pas confiance dans leur économie, ne dépensent toujours pas. En février, un couple  déboursait en moyenne 2 407 euros, avec une forte diminution des frais de transports, d'habillement et de télécommunications.
Du coup, l'objectif de 2% d'inflation, qui était prévu pour septembre 2017, est repoussé à mars 2018. Or, en 2013, on l'annonçait pour... 2015 !
La perspective de croissance du pays est elle aussi dégradée par la banque centrale, la Banque du Japon (BoJ). Elle ne dépassera pas 1,2% en 2016-2017, contre 1,5% espérés auparavant, et 0,1% l'année suivante.
Des chiffres que conteste d'ailleurs le cabinet Capital Economics qui vient de réviser la hausse du PIB (produit intérieur brut) du Japon de 1% à 0,5% pour cette année.
La BoJ campe sur ses positions
Cependant, contre toute attente, la BoJ a décidé de ne pas changer sa politique monétaire. Ni élargissement de son programme d'assouplissement quantitatif, fixé à 80 000 milliards de yens par an, ni abaissement des taux, actuellement déjà négatifs (-0,1%) qu'elle applique sur une partie de ses réserves excédentaires. Elle juge qu'il faut attendre et que les économistes du monde entier sont trop pessimistes sur la situation du pays.
Si elle reconnaît que les exportations de l'archipel "sont plus faible que prévu" et que les entreprises sont très "prudentes", elle évoque les derniers tremblements de terre au sud-ouest du Japon qui ont entraîné l'arrêt de plusieurs usines.
Capital Economics ne croît pas que la banque pourra tenir cette politique longtemps. "La reprise est molle. Les chiffres de la croissance au premier trimestre, qui seront connus le mois prochain, vont montrer une stagnation", souligne le cabinet.
Et de conclure : "nous pensons qu'un nouveau stimulus sera annoncé rapidement, dès juillet ou même en juin. Nous prévoyons que la banque centrale descendra ses taux sur ses réserves excédentaires à -0,3% et augmentera son programme d'assouplissement à 90 000 milliards de yens".
 
 
 
Arnaud Rodier, avril 2016