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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA CHINE EST-ELLE EN TRAIN DE RACHETER LE MONDE ?

 

Les entreprises chinoises cherchent des actifs, des marques, des talents pour asseoir leur compétitivité en Chine et à l'étranger. Du coup, elles font peur.

 

Monsieur Wang a longtemps travaillé pour une grande compagnie aérienne chinoise. Aujourd'hui, retraité, il conseille les chefs d'entreprises de son pays qui souhaitent investir en France. Il connait tout le monde. Son carnet d'adresses semble inépuisable. Cependant il s'inquiète. "J'ai l'impression que les Français se méfient de plus en plus des Chinois. Croyez-vous qu'ils ne nous aiment plus ? ", me demande-t-il.
Dans ce château au nord de Paris, il assiste au mariage du fils de l'un de ses meilleurs amis. Tout autour, on parle mandarin. Mais les petits fours et le champagne sont bien français. Comme la robe blanche de la mariée, pourtant chinoise elle aussi.
10 000 personnes en France
Le rachat du Club Méditerranée par Fosun, celui de la chaine hôtelière Louvre Hotels par Jin Jiang, la vente du club de football du FC Sochaux, propriété de PSA Peugeot-Citroën, la privatisation de l'aéroport de Toulouse-Blagnac à 49,9% au profit d'un consortium chinois, l'entrée de Dongfeng au capital de PSA à hauteur de 14%, la centaine de domaines viticoles français repris par les Chinois font peur.
Selon l'Agence française des investissements internationaux (AFII)), les entreprises chinoises employaient 10 000 personnes en France fin 2013. Et les investissements directs de la Chine représentent 3,5 milliards de dollars, soit le double de ce qu'ils étaient en 2015, si l'on en croit le cabinet Baker and McKenzie. Au total, ils ont progressé de 35% en Europe l'an dernier, à 23 milliards de dollars.
Chiffres faux
Pour le ministère chinois du Commerce, ces acquisitions sont "normales" et n'ont "pas à être critiquées". Et son porte-parole, Shen Danyang, rejette les chiffres qui courent. Selon ACapital, un fonds d'investissements basé à Pékin et à Hongkong, les Chinois auraient investi 105 milliards d'euros à l'étranger en 2015, 15% de plus que l'année précédente. "Pour la première fois dans l'histoire du pays, la courbe des investissements chinois à l'étranger pourrait rencontrer puis dépasser courant 2016 celle des investissements réalisés en Chine par les multinationales des quatre coins du globe", précise-t-il. Avant d'ajouter : "l'écart entre les deux n'est plus que de 8 milliards de dollars, contre 48 milliards il y a dix ans".
Ces chiffres sont faux, soutient Shen Danyang. "L'agence Bloomberg affirme par exemple que les fusions-acquisitions chinoises ont totalisé 113 milliards de dollars au premier trimestre de cette année, alors qu'elles n'ont pas dépassé 16, 5 milliards de dollars", assure-t-il. Et d'enfoncer le clou en déclarant qu'elles ont été de seulement 40,1 milliards de dollars sur l'ensemble de l'année 2015.
Il n'y a donc pas selon lui de raz-de-marée. Pourtant, depuis 2007 la Chine a multiplié les acquisitions dans le monde.
Sécurité alimentaire en danger
Achat de 9,9% du capital de la banque américaine Morgan Stanley par China Investment Corp pour 5,6 milliards de dollars, de 20% de la sud-africaine Standard Bank par l'Industrial and Commercial Bank of China pour 5,5 milliards de dollars, prise de participation dans le groupe minier anglo-australien Rio Tinto par Chinalco pour 14,3 milliards de dollars, rachat du suisse Addax Petroleum par Sinopec pour 7,3 milliards de dollars, acquisition par le même Sinopec de 40% de Repsol pour 7,1 milliards de dollars, reprise du canadien Nexen par CNOOC pour 15,2 milliards de dollars, la liste n'en finit pas. Sans parler du rachat de Smithfield, notamment propriétaire de Justin Bridou, par WH Group, pour 4,7 milliards de dollars, ou de celui du fabricant de pneus italien Pirelli pour 7,9 milliards de dollars.
Le conglomérat américain General Electric a annoncé mi-janvier qu'il vendait son secteur électroménager à Haier pour 5,4 milliards de dollars, mais c'est incontestablement l'annonce du rachat du fabricant suisse de pesticides et de semences suisse Syngenta par China National Chemical Corporation, pour 43 milliards de dollars, qui fait déborder le vase. Ce serait la plus grosse acquisition jamais réalisé à l'étranger par une groupe chinois. Le conseil d'administration du groupe a accepté l'offre. Mais des sénateurs américains s'insurgent, soutenant que l'opération peut menacer la sécurité alimentaire outre-atlantique.
Les ressorts de l'économie capitaliste
La Chine se défend d'être un ogre en soulignant que ses entreprises ont payé plus de 19 milliards de taxes à l'étranger et qu'elles font travailler plus de 830 000 salariés. "Nous espérons que les gouvernements adopteront une attitude équitable, transparente et non discriminatoire à l'égard des investissements des sociétés chinoises", plaide le gouvernement.
En réalité il n'a pas le choix, même s'il ne veut pas le dire. Le ralentissement de la croissance du pays, le recul de ses exportations, la baisse de compétitivité de son industrie manufacturière poussent les entreprises chinoises, qu'elles soient d'État ou privées, à se tourner vers l'extérieur. Elles ont la trésorerie pour le faire. "Nous voulons avoir 10% de nos actifs à l'international d'ici à 2020, et 20% à l'horizon 2050. En Chine il y a trop de compétition, les marges sont faibles, et les canaux d'investissement sont limités", lance Dong Bin, directeur des investissements étrangers au gouvernement.
La Chine communiste, avec les plus grosses réserves de change du monde (3 230 milliards de dollars) a tout simplement parfaitement assimilé les ressorts de l'économie capitaliste.
 
 
 Arnaud Rodier, avril 2016