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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

VIVE UBER... EN CORÉE DU SUD

 

Après "l'économie créative", la présidente Park Geun-hye parie sur "l'économie du partage" et les nouveaux services aux particuliers dans les transports et l'hôtellerie.

 

En France Uber et les voitures du tourisme avec chauffeur sont l'ennemi public numéro un. La bête noire des taxis traditionnels qui voient leur monopole menacé. Le partage d'hébergement et la plateforme Airbnb n'ont pas meilleure presse. En Corée du Sud c'est tout le contraire.
La 9e et dernière "réunion de promotion des investissements" qui s'est tenue à la Maison Bleue, l'équivalent de l'Élysée à Séoul, a engagé un plan visant à mobiliser 3,65 milliards d'euros dans de nouvelles activités de services regroupées sous le slogan de "l'économie de partage".
Un grand complexe de recherche va être lancé au sud de la capitale, à Yangjae ou à Woomyeon, un autre, spécialisé dans le service automobile, au nord, à Goyang, et les installations sportives vont être multipliées, avec l'abandon de la loi en limitant le nombre dans les zones vertes. Les établissements d'enseignement supérieurs sont également appelés à se développer davantage à l'étranger. Près de 415 000 emplois nouveaux seront créés. Pas moins de 81 grandes entreprises sont mobilisées pour les trois ans à venir.
Mais, surtout, les versions coréennes d'Airbnb et de Uber sont plus que fortement encouragées.
A l'heure actuelle, le partage d'hébergement est interdit en Corée du Sud. Or la règlementation va changer pour promouvoir "l'hôtellerie de partage". Des zones libres seront ouvertes à Busan, au sud, dans l'île de Jeju et dans la province du Gangwon, où il y a beaucoup de touristes, avant de s'étendre à Séoul et à l'ensemble du pays.
Même chose pour les services de partage d'automobiles comme Uber où des villes vont être désignées comme pilotes. En France on légifère. En Corée on parle de "nouveaux modèles d'affaires".
Relancer l'emploi pour les jeunes et les seniors
La Banque centrale vient de revoir à la baisse, à 3%, sa prévision de croissance pour 2016. Les exportations du pays, pénalisées par la Chine qui est son premier marché étranger, ont plongé de 18,5% en janvier, le plus fort recul enregistré depuis six ans. Mais la Corée est en pleine mutation. Au pays de l'automobile et de la sidérurgie, les services prennent le pas sur l'industrie lourde. Ils représentaient 37,2% de sa croissance en 2010. Ils pèsent désormais plus de 53%. Pour s'adapter, le gouvernement a donc décidé de lever les barrières qui entravent les petites et moyennes entreprises face aux grands conglomérats, les "chaeobols".
Place à l'initiative privée, tel est le nouveau leitmotiv de madame Park. Elle espère de cette manière relancer l'emploi pour les jeunes et les seniors.
Le chômage frappe officiellement 9,4% des moins de 25 ans contre 3,5% pour l'ensemble de la population. Chiffres largement sous-estimés parce qu'en Corée du Sud on a honte de ne pas travailler et on ne s'inscrit pas à pôle-emploi.
Les jeunes diplômés qui n'arrivent plus à se faire embaucher par les grandes entreprises comme par le passé sortent du circuit ou multiplient les stages qui ne débouchent sur rien. Les plus fortunés, et pas seulement les femmes, ont recours à la chirurgie esthétique en espérant qu'un nouveau look pourra faire un miracle !
A l'autre bout de l'échelle ce n'est pas mieux. Plus de 13% de la population coréenne à plus de 64 ans. 38,2% des Coréens seront des seniors en 2050.
Plus question pour eux de quitter un emploi à 55 ans, comme c'était la règle auparavant. Les retraites et les pensions sont trop faibles. Tous veulent travailler le plus longtemps possible, mais personne ne veut d'eux.
Haro sur les restaurants nord-coréens
Les rodomontades de la Corée du Nord ne font qu'aggraver la situation et amplifier le sentiment de malaise qui envahit toute la Corée du Sud. Il nourrit une propagande anti-Pyongyang qui s'appuie sur le nombre croissant des ouvriers nord-coréens travaillant à l'étranger. Ils seraient aujourd'hui entre 50 000 et 60 000, dont 20 000 en Russie et 19 000 en Chine. Ils reversent entre 70% et 90% de leurs salaires au gouvernement nord-coréen et alimentent les caisses du Parti.
Séoul a même demandé à ses ressortissants en poste à l'extérieur d'éviter de se rendre dans les restaurants nord-coréens qui peuvent exister. Ils sont aussi nombreux en Corée du Sud, spécialisées dans les "nouilles froides", les gargotes bon marché.
Pour ressouder la population du Sud, Park Geun-hye ne peut plus compter seulement sur les grands projets qui font rêver, comme les six immeubles gigantesques que Hyundai Motor va construire dans le quartier de Gangnam à Séoul: une tour de 104 étages, un hôtel, des salles de spectacles et d'expositions, un centre de convention, un centre commercial... Le tout livré en 2021 pour un "nouveau lieu de référence" dans la capitale.
Si les jeunes et les vieux peuvent désormais louer en toute liberté une chambre en ville aux touristes, ou les conduire en voiture privée dans la capitale ou ailleurs, cela fera autant de chômeurs en moins. Tel est le message de la présidente à travers son "économie de partage". Une économie qui pourrait peut-être faire réfléchir le gouvernement français et les syndicats de taxis et d'hôteliers.
 
 
Arnaud Rodier, février 2016