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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

CHINE, CORÉE, JAPON, LE SOMMET DES GÉANTS

 

Les trois pays se retrouvent à Séoul. Ensemble, ils pèsent 20% du produit intérieur brut de la planète. Ils remettent sur la table un projet d'accord de libre-échange longtemps laissé en sommeil.

 

Ils ne s'étaient pas réunis depuis trois ans. La Chine, la Corée du Sud et le Japon tiennent du 31 octobre au 2 novembre un sommet trilatéral dans la capitale coréenne, Séoul.
Ils remettent sur la table un projet de libre-échange commercial qu'ils avaient lancé fin 2012. La Chine est le plus grand partenaire du Japon et de la Corée. Le Japon est le deuxième plus grand partenaire de la Chine et le troisième de la Corée du Sud. Leurs échanges totalisaient l'an dernier respectivement 307,5 et 235,4 milliards de dollars. Le montant combiné de leur PIB (produit intérieur brut) représente 20% de celui de la planète. Ils constituent l'un des trois plus grands blocs économiques avec l'Union Européenne et l'Amérique du Nord.
Le projet se heurte à de profonds différends territoriaux autour de plusieurs îles qu'ils revendiquent à tour de rôle et à la lourde question de l'esclavage sexuel imposé par les Japonais durant la guerre du Pacifique. Séoul réclame la reconnaissance de ces crimes par le gouvernement japonais et des excuses. L'opposition en Corée du Sud accuse la présidente Park Geun-hye d'avoir abandonné cette condition pour pouvoir organiser le sommet de Séoul.
Ce sommet, qui a lieu à la Maison Bleue, l'équivalent de l'Élysée en Corée, renforçant son caractère officiel, réunit pour la première fois madame Park, le Premier ministre chinois Li Keqiang et son homologue japonais Sinzo Abe. Ce dernier et la présidente coréenne se sont déjà croisés lors de diverses manifestations en Asie. Mais c'est la première fois qu'ils se rencontrent en tête à tête depuis le début de leurs mandats respectifs, en 2012 pour le premier et en 2013 pour la seconde. C'est également la première visite en Corée du Sud d'un Premier ministre chinois depuis 5 ans.
Pas question de trinquer
Le sommet trilatéral est suivi, pour bien marquer le coup, d'une réunion en face à face entre madame Park et Shinzo Abe. Mais les deux chefs d'État n'ont pas prévu de déjeuner ensemble après, comme c'est la coutume. Pas question de partager un repas, ce qui revient en Asie à commencer à tisser des relations personnelles. Et encore moins de trinquer.
En fait, c'est l'accord de libre-échange entre la Chine et la Corée du Sud, signé en juin dernier, qui a précipité les choses. Il place en effet les entreprises japonaises en position défavorable si elles sont en concurrence avec les firmes des deux autres pays. De leur côté, les sociétés sud coréennes, notamment dans le domaine de la construction navale, ont besoin de se refaire une santé.
Les trois plus grands chantiers du pays, Hyundai Heavy, Daewoo Shipbuilding et Samsung Heavy Industry, ont perdu 4 milliards de dollars au premier semestre 2015. Et au troisième trimestre, la construction navale de la Corée du Sud a été dépassée par ses concurrentes chinoises et japonaises en termes de nouvelles commandes.
S'il aboutit, un accord de libre-échange à trois représenterait un marché de plus de 1,5 milliards de consommateurs et augmenterait le PIB de la Chine de 2,9%, celui de la Corée du Sud de 3,1% et celui du Japon de 0,5%. Et leurs échanges commerciaux dépasserait les 750 milliards de dollars par an.
Offensive américaine
Il constituerait surtout une parade à l'accord de Partenariat trans-pacifique qui vient de faire un sérieux bond en avant. Voulu par Washington, il reste à négocier mais son accord de principe est acquis. Or il regroupe pas moins de 12 pays d'Asie et d'Amérique: Brunei, Chili, Nouvelle-Zélande, Singapour, Australie, Canada, Japon, Malaisie, Mexique, Pérou, Vietnam et États-Unis. Soit 40% de l'économie mondiale. Mais sans la Chine ! Une manière non déguisée et fort peu diplomatique de renforcer le poids de l'Amérique en Asie contre Pékin. La Corée, qui n'a pas pris sa décision, pourrait les rejoindre aussi.
Du coup un accord Chine, Japon, Corée, pourrait être une manière de ménager la chèvre et le chou dans un premier temps, pour pousser ensuite une véritable riposte asiatique avec le fameux RCEP, le Regional Compréhensive Economic Partnership dont ils seraient le noyau dur, avec, autour les 10 membres de l'ASEAN (Association nes Nations de l'Asie du Sud-Est) (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge), l'Australie, l'Inde et la Nouvelle Zélande ! Au total 3,4 milliards d'habitant et 30% du commerce mondial ! Rien de moins.
Certes, faute de groupes de travail véritablement constitués, notamment sur la propriété intellectuelle et sur les marchés publics, les ambitions de l'accord de libre-échange Chine, Corée, Japon, sont, pour le moment, encore extrêmement limitées. "Il ne faut pas trop attendre de ce mini sommet", reconnaît-on dans l'entourage de la Maison Bleue. Mais s'il "permet un apaisement des tensions diplomatiques, c'est déjà un résultat significatif".
Et peut-être la première pierre de la construction de la véritable intégration économique de l'Asie dans son ensemble.
 
Arnaud Rodier, octobre 2015