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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LES PARADOXES DE LA CROISSANCE JAPONAISE

 

Les bénéfices des groupes cotés à la bourse de Tokyo ont dépassé la barre des 148 milliards d'euros

 

LLe Japon va mal. Et pourtant le groupe Nikkei s'offre le fleuron de la presse britannique, le Financial Times, pour la bagatelle de 1,2 milliard d'euros. Il met la main sur le quotidien, sur son site internet et sur une co-entreprise en Russie avec le journal Vedomosti.
La Banque du Japon (BoJ), la banque centrale, a abaissé ses prévisions de croissance pour l'archipel à 1,7% au lieu de 2% pour l'année 2015-2016. Elle a revu l'inflation à 0,7% contre 0,8%. Elle ne s'attend plus qu'à une "reprise modérée" et avoue que la hausse du PIB (produit intérieur brut) pour les mois d'avril a juin, qui sera dévoilée mi-août, n'a "probablement pas été très solide". Le gouvernement, qui lui n'envisage qu'une croissance de 1,5% cette année, reconnaît que l'économie a "piétiné" au mois de mai. Quant au FMI (Fonds monétaire international) il ne crédite plus l'archipel que d'une maigre progression de 0,8%.
Mais les entreprises, elles, se portent formidablement bien. Les bénéfices de groupes cotés à la bourse de Tokyo ont dépassé pour la première fois la barre des 20 000 milliards de yens, soit 148 milliards d'euros! Le Premier ministre Shinzo Abe veut y voir le signe que "le cercle vertueux de l'économie s'est enfin enclenché". Mais il va sans doute un peu vite en besogne.
Le secrétariat général du gouvernement s'attend à ce que l'inflation n'atteigne pas l'objectif de 2% en 2016 retenu par la Banque du Japon en raison de la faiblesse des cours du pétrole. L'archipel a certes vu son déficit commercial se réduire de 77%, à 12,7 milliards d'euros au premier semestre. Sur le seul mois de juin, il a même baissé de 92% grâce à une hausse de 9,5% des exportations du pays, portées notamment par les composants électroniques et l'automobile. Mais c'est la dépréciation du yen qui gonfle le recettes en provenance de l'étranger alors qu'en réalité les volumes stagnent.
Le Japon, très dépendant des hydrocarbures en raison de l'arrêt de tous ses réacteurs nucléaires après la catastrophe de Fukushima, peut évidemment se réjouir du déclin des prix des cours du brut. Et Shinzo Abe plaide pour une relance aussi rapide que possible de l'atome dans le pays. Une première unité pourrait d'ailleurs redémarrer en août. Mais, prévient Marcel Thieliant, du cabinet britannique Capital Economics, cet effet va s'atténuer "d'autant plus que le yen va s'affaiblir davantage face au dollar dans les prochains mois, renchérissant le coût des importations". Et d'ajouter que le commerce extérieur pourrait être "un frein à la croissance au deuxième trimestre".
Scandales dans le monde des affaires
Dans le même temps, la situation du secteur manufacturier s'améliore. L'indice PMI Markit-Nikkei a connu en juillet sa plus belle hausse depuis cinq mois. Il ressort à 51,4 points, nettement au-dessus de la barre de 50 qui sépare croissance et contraction. C'est une bonne nouvelle. L'une de celles qui autorisent sans doute le gouverneur de la banque centrale, Haruhiko Kuroda à maintenir envers et contre tous le fameux objectif de 2% d'inflation au premier semestre 2016.
Mais il est controversé au sein même de sa famille. Plusieurs membres du conseil de politique monétaire de la BoJ disent ouvertement qu'il ne partagent pas du tout l'optimisme du gouverneur. Ils font remarquer que les bénéfices des entreprises ne retombent ni sur les créations d'emplois, ni sur les hausses salaires. Une situation qui pèse sur la consommation des ménages et la reprise de la demande intérieure.
Les scandales dans le monde des affaires n'arrangent pas non plus la confiance. Le PDG de Toshiba, Hisao Tanaka, a du démissionner avec cinq autres membres du conseil d'administration pour des irrégularités comptables portant sur 1,1 milliard d'euros. Un nouveau patron ne sera pas nommé avant la mi-septembre. Et les tensions politiques autour de l'archipel inquiètent.
A l'évidence, Tokyo a décidé de durcir sa politique de défense. Dans son tout récent "livre blanc", le Japon fustige ouvertement les "tentatives coercitives" de la Chine. En cause sept îlots artificiels, revendiqués par les deux pays, sur lesquels Pékin a gagné 800 hectares sur la mer en dix-huit mois pour y construire un aéroport, des ports en eau profonde et des stations radars. Avec, en arrière pensée, les fonds sous-marins riches en pétrole et en gaz dont le Japon a justement besoin.
 
Arnaud Rodier, juillet 2015