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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA GUERRE DES ZONES FRANCHES REPART EN CORÉE DU SUD
 

Au nombre de huit, pour un pays d'un peu plus de 100 000 km2, elles sont trop nombreuses. Mais elles sont un enjeu politique auquel il est difficile de toucher.

 

"Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là". Jeon Byeong-kuk pourrait faire sien le vers de Victor Hugo. Le "vice-commissionnaire" de l'agence coréenne pour le développement et les investissements de Saemangeum (KASDI), qui a le rang de vice-gouverneur de la province, est convaincu que s'il ne devait rester qu'une seule zone économique spéciale en Corée du Sud, ce serait la sienne.
Chantier gigantesque, né il y a une vingtaine d'années à 180 kilomètres au sud de Séoul, la capitale, Saemangeum couvre 409 km2 en grande partie récupérés sur la mer. Et la zone s'enorgueillit d'avoir construit, pour se protéger, la digue la plus longue du monde : 33,9 kilomètres. La zone a représenté un investissement de 12 milliards de dollars et accueille 82 sociétés. Surtout, insiste Jeon Byeong-kuk, "elle est la seule à dépendre entièrement et directement du gouvernement".
Car les zones franches pullulent en Corée du Sud. Incheon-Songdo, Busan-Jinhae, Gwangyang-Bay, Yellow Sea, Daegu-Gyeongbuk, East Sea, Chungbuk et Saemangeum-Gunsan, elles ne sont pas moins de huit, soit une par province, exception faite de la petite île de Jeju à l'extrême sud du pays, sur un territoire de 100 210 km2.
Le gouvernement central, les provinces, les développeurs privés y ont investi 40,7 milliards d'euros entre 2003 et 2012. Ils y dépenseront 57 milliards supplémentaires d'ici à 2022.
Saemangeum parie sur les pièces pour l'industrie automobile, les chantiers navals, les équipements et la chimie fine. La zone compte aussi attirer des firmes spécialisées dans l'industrie aéronautique et des universités étrangères. Une délégation de la KASDI s'est rendue au salon du Bourget où elle dit avoir noué des "contacts utiles". A terme, elle veut voir naître une "ville globale" qui pourrait être une porte ouverte sur la Chine, notamment en matière de tourisme.
"Un millions de touristes chinois sont attendus en 2018, bien décidés à profiter des réserves naturelles dont dispose aussi la zone", souligne Bryan Im, directeur adjoint de KASDI charge du plan d'investissement. La Chine pourrait également, comme elle l'a fait à Jeju, investir massivement dans des infrastructures touristiques, parcs à thème, hôtels, restaurants.
Mais, comme pour toutes les autres zones économiques spéciales, les entreprises sont encore à 90% coréennes, reconnait Bryan Im. L'an dernier, le gouvernement a assoupli les règlementations des huit zones du pays, en permettant en particulier aux étrangers de s'adresser directement aux opérateurs des zones sans avoir à passer par le ministère du Commerce et de l'Industrie. Avant la fin de 2015, ils n'auront plus l'obligation de réinvestir 25% de leurs bénéfices et d'en verser 25% également aux autorités locales.
En avril denier, l'État a même pris des mesures spécifiques pour Saemangeum, simplifiant notamment le processus de demande d'autorisation pour l'ouverture de casinos réservés aux étrangers, baissant le prix des loyers et accordant des subventions nouvelles. Mais rien n'y fait. Les firmes étrangères se font tirer l'oreille. Saemangeum ne compte par exemple que le belge Solvay et le japonais Toray. Et Olympus, lui, a choisi Incheon pour implanter sa nouvelle unité de recherche médicale.

Concurrence acharnée
Incheon qui revendique la place de première zone économique spéciale à l'horizon 2020 et une renommée mondiale. Incheon dont le quartier des affaires, terminé en décembre dernier, a coûté à lui seul 22 milliards de dollars. Incheon qui promet un centre de hautes technologies extrêmement sophistiqué dès 2017, largement ouvert aux petites et moyennes entreprises pour se glisser dans le moule de l'économie créative chère à la Présidente Park.
Cette économie, aussi étonnant que celà puisse paraître au pays des grands conglomérats, les "chaebols" comme on les appelle, semble en effet prendre forme. Le volume des investissements dans les start-up des technologies de l'information et de la communication (Tic) a atteint, sur un an, 5 800 milliards de wons (5,24 milliards de dollars) à la fin du mois de mars, contre 4 450 milliards de wons en 2013. Et ils ont quintuplé dans le seul secteur de l'informatique. "Aujourd'hui les jeunes, qui pour beaucoup ont étudié à l'étranger, sont prêts à prendre des risques. Il ne rêvent pas comme leurs parents uniquement de Hyundai, Samsung ou LG", note Kim Min-aha, une jeune interprête qui habite Séoul.
Ouverte sur la mer, jouxtant l'aéroport international de Séoul, reliée directement au KTX, le train à grande vitesse coréen, la zone d'Incheon est parfaitement desservie. Ce n'est pas le cas de Saemangeum. Le KTX ne passe pas loin, mais il faut encore prendre l'autoroute pour arriver. L'aéroport de Gunsan, à 8 kilomètres, est trop petit pour accueillir des avions gros porteurs. Il est nécessaire d'en construire un autre. Le port en eau profonde capable de laisser s'approcher les grands porte-conteneurs ne verra le jour qu'en 2020 ou 2021.
Surtout, toutes ces zones économiques se font concurrence. Elles espèrent toutes attirer les mêmes investisseurs étrangers, avec à peu près les mêmes avantages fiscaux, dans des provinces qui, vues des États-Unis ou d'Europe, sont des confettis. Huit zones sur un peu plus de 100 000 km2, c'est trop.
Depuis 2013, le gouvernement songe à réduire la taille de celles qui sont les moins rentables. Il envisagerait même d'en fermer certaines. "C'est probablement ce qu'il devra faire", confirme Bryan Im. "Ou s'il ne le fait pas il devra les spécialiser".
Mais l'État hésite à trancher. Tout en reconnaissant le problème, il a dit qu'il ne forcera pas les provinces à prendre de décision. Et pour cause. Ces provinces sont décisives au Parlement. Ce sont elles qui font et défont les élections présidentielles. Bien au-delà de leur rentabilité économique -Saemangeum ne s'attend pas à rentrer dans ses investissements avant 2020-, ces zones économiques spéciales sont des enjeux politiques auxquels il est bien difficile de toucher.
 
Arnaud Rodier, juin 2015