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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA RADICALISATION DE L'ISLAM EN MALAISIE ET EN INDONÉSIE FAIT PEUR AUX ÉTRANGERS

 

Kuala Lumpur se veut un exemple de pays musulman modéré, mais se plaint d'une mauvaise image. Et l'Indonésie interdit la vente libre de la bière.

 

La Malaisie et l'Indonésie ont finalement accepté, sous la pression de la communauté internationale, d'arrêter de refouler les bateaux de migrants en perdition, notamment ceux des Rohingyas, de confession musulmane, principalement installés en Birmanie et au Bengladesh.
Mais ceux deux pays d'Asie du Sud-Est, eux-même à majorité musulmane (88% en Indonésie, 80% en Malaisie) inquiètent de plus en plus les investisseurs étrangers.
Le Premier ministre malaisien, Najib Razak, vient de promettre d'investir 72 milliards de dollars entre 2016 et 2020 pour doper la croissance, améliorer la formation des ouvriers, augmenter la productivité du pays et restaurer la confiance du gouvernement dans sa capacité à gérer l'économie. C'est le onzième plan de développement de la Malaisie. Il compte également cibler davantage les domaines du savoir et les activités à haute valeur ajoutée.
Globalement, l'économie va bien. La croissance du PIB (produit intérieur brut) sera de 4,5% à 5,5% cette année, un peu plus faible que les 6% prévus il y a quelques mois en raison de la baisse des prix du pétrole. Mais elle devrait conserver ce rythme jusqu'en 2020. L'ancien Premier ministre Mohamad Mahathir, en poste de 1981 à 2003 et principal opposant à Najib Razak, n'y croit pas. Il réclame au contraire la démission du chef du gouvernement.
Trois arguments sont avancés officiellement par ses partisans: la corruption qui entoure le pouvoir, l'instauration en avril d'une taxe à la valeur ajoutée (TVA) de 6% sur tous les biens et les services, qui pénalise les consommateurs, et un scandale qui touche le principal fonds d'investissements d'Etat, 1MDB (Malaysia Development Berhad), qui se retrouve avec une dette de plus de 11,2 milliards de dollars après avoir fait des investissements hasardeux. Mais, derrière, se joue une bagarre entre les extrémistes religieux, qui veulent imposer la loi islamique, et les modérés. Un brûlot qui embarrasse tout le monde.
C'est Zainal Amanshah, le directeur exécutif de Invest KL, l'agence chargée de promouvoir les investissements en Malaisie, qui a mis les pieds dans le plat dans une interview donnée à Singapour mi-mai. Il a accusé les étrangers d'avoir une conception fausse du pays, de croire qu'il n'avait pas d'infrastructures adéquates et, surtout, qu'il était un port d'attache pour les Islamistes extrémistes. "Ils vont à Singapour et à Hongkong, bien peu nombreux sont ceux qui viennent à Kuala Lumpur", déplore-t-il.
Depuis sa création, en 2011, Invest KL a réussi à persuader 48 sociétés internationales à s'implanter dans le pays. Ce n'est même pas la moitié de l'objectif de la centaine de multinationales qu'elle s'est fixée pour 2020. Et sur les 66 milliards de dollars d'investissements enregistrés l'an dernier, seulement 27% étaient des investissements étrangers.
Centre de la finance islamique
Pourtant la Malaise de manque pas d'atouts. Elle a créé Cyberjaya et Putrajaya au sud de la capitale, deux villes ultra-modernes dotées des technologies dernier cri. Elle construit au sud du pays une zone franche révolutionnaire dont la superficie est deux fois plus grande que Singapour, juste de l'autre côté de la frontière. Schlumberger vient d'ouvrir deux nouveaux centres à Kuala Lumpur et IBM y construit une plateforme technologique pour la région.
"Nous sommes un exemple de pays musulman modéré", plaide Zainal Amanshah. Mais les étrangers en doutent. La Malaisie qui voulait s'imposer comme nouveau centre de la finance islamique en Asie voit ce projet se retourner contre elle.
Avec 30 millions d'habitants, elle reste la troisième économie de l'Asean (Association des nation de l'Asie du Sud-Est). Elle en assure d'ailleurs cette année la présidence. Elle veut passer du statut de pays dit à "revenu intermédiaire" à celui de pays à "haut revenu". Son PIB, exprimé en dollars, a plus que triplé entre 1997, date de la crise asiatique, et 2014, ce qui représente une progression de plus de 7% par an. Elle tient à son image. Elle n'a pas oublié qu'en 1997 on l'accusait injustement d'abriter des terroristes.
Et l'inquiétude des hommes d'affaires n'est pas moindre en Indonésie. En tout cas la lune de miel avec le président Joko Widodo est terminée. Les exécutions massives d'étrangers soupçonnés de trafic de drogue pèsent sur les affaires. Mais, surtout, de nouveaux règlements pourraient rendre les relations plus difficiles. La bière, aussi anecdotique que cela paraisse, est désormais interdite à la vente dans les magasins. Et les étrangers vont devoir passer des tests de langue indonésienne pour travailler sur place. Autant de signes qui ne vont pas dans le sens de l'ouverture. Au premier trimestre 2015, la croissance a été réduite à 5% et elle ne dépasserait pas 5,2% à 5,7% sur l'ensemble de l'année.
Cela n'empêche pas toutefois une belle bataille sur l'archipel entre la Chine et le Japon. L'Indonésie va dépenser 450 milliards de dollars dans les transports, routes, chemins de fer, ports, mais le budget de l'État ne lui permet de n'en financer que 30%. Tokyo s'est proposé de lui fournir une ligne à grande vitesse dès 2009. Aujourd'hui Pékin se met aussi en lice dans le cadre de sa toute nouvelle "route de la soie". Avec des conditions financières alléchantes.
La Chine, pourtant, n'a rétabli ses relations diplomatiques avec l'Indonésie que depuis 1990, après une rupture longue de 23 ans pendant lesquelles Jakarta rejetait farouchement le régime communiste.
 
Arnaud Rodier, mai 2015