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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LES VRAIS ENJEUX DE LA NOUVELLE BANQUE D'INVESTISSEMENT CHINOISE

 

La Baii s'invite au sommet Chine-Corée-Japon à Séoul, après que l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Italie ont décidé de la rejoindre

 

C'est leur premier rendez-vous depuis trois ans. Les ministres des Affaires étrangères de la Corée du Sud, de la Chine et du Japon se rencontrent samedi 21 mars à Séoul. Yun Byung-se, Wang Yi et Fumio Kishida veulent faire le point sur la coopération trilatérale tant sur le plan politique que sur le plan économique et lui redonner un coup de fouet. A l'origine, ils avaient prévu de renforcer leur coopération dans des domaines comme la gestion des catastrophes, l'énergie nucléaire, l'environnement et la politique maritime.
Toutefois les relations entre les trois pays sont empoisonnées par des conflits historiques et territoriaux. Séoul critique le Japon pour avoir refusé de reconnaître ses crimes pendant la seconde guerre mondiale, parmi lesquels l'esclavage sexuel des femmes coréennes. La Chine et le Japon se disputent des îles en mer de Chine orientale, appelées Senkaku au Japon et Diaoyu en Chine.
Aujourd'hui, ils souhaiteraient trouver un nouveau souffle et des bases de développement renforcées. Les ministres des Affaires étrangères, s'ils s'entendent, pourraient même annoncer une prochaine réunion des chefs d'État de ces trois pays qui scellerait leur réconciliation.
Mais un dossier inattendu s'est invité à Séoul: celui de la Baii, la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures, crée en octobre 2014 à l'initiative de la Chine. Dotée d'un capital initial de 50 milliards de dollars, elle a pour objectif de "promouvoir les investissements dans les transports, l'énergie, les télécommunications et les infrastructures dans les pays en développement d'Asie". Plus de 25 pays, essentiellement d'Asie et du Moyen Orient, dont l'Inde et Singapour, ont d'ores et déjà déposé leurs demandes pour la rejoindre en tant que membres fondateurs.
Or, après Londres, qui a tiré la première, Paris, Berlin et Rome ont annoncé qu'eux aussi avaient l'intention de devenir membres fondateurs. "La France, l'Italie et l'Allemagne, en étroite collaboration avec leurs partenaires internationaux et européens, veulent participer à la création d'une institution respectueuse des meilleures pratiques en terme de gouvernance, de sécurité, de prêts et de marchés publics", souligne un communiqué de Bercy. La Chine, qui dispose de 4 000 milliards de dollars de réserves, notamment en bons de Trésor américain, pense qu'elle obtiendra un meilleur rendement en investissant dans les pays émergents. Les Européens ne veulent pas regarder le train passer. Ils préfèrent faire les yeux doux à Pékin dont le marché financier s'ouvre et se développe de manière extraordinaire. Quitte à subir les foudres des Américains.
La bête noire de Washington
La Baii est la bête noire de Washington qui y voit un concurrent direct de la Banque mondiale, sur laquelle les États-Unis ont la haute main, et de la Banque asiatique de développement (BAD) pilotée par le Japon, son meilleur allié dans la région. Les Américains, pour ne pas se mettre ouvertement les Chinois à dos, ne la rejettent pas. Mais ils estiment que pour le moment cette banque ne garantit pas que les projets qu'elle financera respecteront les droits de l'homme et l'environnement. Ils ont peur, surtout, qu'elle soit un moyen supplémentaire pour la Chine d'étendre de manière spectaculaire son influence en Asie.
Pékin se veut conciliant. "Le 31 mars est la date limite de dépôt des candidatures pour rejoindre la banque en tant que membre fondateur", a rappelé cette semaine Hong Lei, porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois. "Mais la porte restera toujours ouverte aux pays intéressés", s'est-il empressé d'ajouter. Et de fait, selon l'agence de presse officielle Xinhua, la Suisse et le Luxembourg se seraient montrés intéressés.
En Asie cependant, le Japon, l'Australie et la Corée du Sud, traditionnellement proches des État-Unis, restent encore à l'écart de la Baii. Mais leur position pourrait changer très vite. Bien que Tokyo soit le principal financier de la BAD, le président de cette dernière, Takehiko Nakao, reconnaît que son institution "discute" avec la nouvelle venue et que les deux pourraient coopérer. De même Séoul voit d'un oeil "positif" un éventuel ralliement à la banque chinoise. La Corée se prononcera avant la fin du mois de mars, affirme Choi Kyung-hwan, ministre de la Stratégie et des Finances. Mais "aucune décision n'est encore prise", tempère la Maison Bleue, la Présidence.
La réunion de Séoul va-t-elle changer la donne en faveur de Pékin? La Chine est le premier partenaire commercial de la Corée du Sud. Les échanges bilatéraux entre les deux pays augmentent en moyenne de 23% par an. Ils pourraient atteindre 300 milliards de dollars en 2015. Quelque 85% des entreprises chinoises, 78% des entreprises japonaises et 70% des entreprises coréennes sont favorables à une zone de libre-échange entre ces trois pays. Ils représentent un marché de 1,5 milliard de personnes et leur PIB (produit intérieur brut) équivaut à 75% de celui de l'Asie toute entière. Des chiffres qui ne sont pas à prendre à la légère.
La Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures apparaît du coup comme un formidable levier pour Pékin dans son bras de fer avec les États-Unis pour s'imposer sur la scène économique mondiale. La Chine le sait parfaitement et elle a minutieusement préparé son calendrier.
Le Forum de Bo'ao, sorte de sommet de Davos, se tient sur l'île de Hainan du 26 au 29 mars 2015. Pékin y dévoilera la feuille de route de la "ceinture et de la route de la soie du 21e siècle". Avec à la clé plusieurs centaines de projets d'infrastructures gigantesques destinés à "améliorer la coopération entre les pays d'Asie, d'Europe et d'Afrique". Une occasion de bien faire comprendre que les pays qui boudent la Baii n'en profiteront pas comme les autres.
 
Arnaud Rodier, mars 2015