Restons connectés

 

L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

QUAND LE JAPON PASSE SOUS SILENCE SES TRAVAILLEURS CORÉENS
canon sx2101 474LLe Japon a décidé de présenter un certain nombre de sites industriels sous la rubrique « Sites of Japan’s Meiji Industrial Revolution: Kyushu-Yamagushi and Related Areas » pour les classer au patrimoine mondial culturel et naturel. Il s’agit d’un ensemble un peu disparate : ces sites, dont la plupart datent de l’ère Meiji (1868-1912), seraient représentatifs, nous dit-on, du développement industriel du Japon (1). Celui-ci, en effet, après le rejet de la présence d’Occidentaux sur son territoire, finit par les accepter et commença à étudier les innovations techniques qu’ils présentaient puis se fixa des objectifs industriels qu’il chercha à réaliser lui-même.
Les différents sites proposés se veulent donc représentatifs de cette soixantaine d’années qui ont vu le Japon accéder à la Civilisation (comme on le disait à l’époque) et devenir une grande nation avec laquelle l’Occident devait compter. Pour compléter sa modernisation, le Japon s’est lancé dans la colonisation de pays étrangers, dont la Corée, « grignotée » depuis le début du 20e siècle et finalement annexée en 1910 pour une durée de 35 ans.
La main d'oeuvre coréenne
Ces 35 années apportèrent de grands bouleversements dans la vie des Coréens : nombre d’entre eux furent forcés d’y aller. Ce flux migratoire, d’abord modeste, s’accéléra beaucoup par la suite. Il apparut en effet, lorsque le Japon entra en guerre, que certaines industries avaient besoin d’une main d’œuvre supplémentaire : d’une part, une partie des ouvriers japonais étaient réquisitionnés par l’armée et il fallait les remplacer par une autre main d’œuvre, d’autre part, plusieurs secteurs (production d’acier, construction de navires, exploitation intensive des mines de charbon) devaient accélérer leur développement. Les Coréens furent réquisitionnés et, en 1945, on en comptait plus de 2 millions venus au Japon et souvent engagés de force dans l’industrie et les mines et parfois même dans l’armée. La présence de ces zainichi (在日), comme on les désigne parfois, qui ont travaillé dans plusieurs des sites présentés par le Japon, pose problème.
En effet, ces Coréens, abondamment présents dans les années 40, montrent que l’on dépasse largement la date de la révolution industrielle de Meiji. Ces usines ont été grandement modernisées avant 1945 et certaines après. La présence de cette main d’œuvre bon marché, mal payée et traitée, dans bien des cas, comme des esclaves, doit être soulignée. Nous sommes ici devant une importante lacune touchant une connaissance approfondie d’une situation partagée par tous les acteurs concernés (Japonais pour le management et l’administration, Coréens - et quelques Chinois également - pour les travaux manuels pénibles et dangereux).
Réécrire l'histoire
Or, la présentation des Japonais passe sous silence ces travailleurs étrangers et les dommages dont ils ont été victimes (décès, maladies professionnelles, blessures multiples). Cette lacune ne permet pas de comprendre la totalité de l’histoire ces sites qui, d’ailleurs, n’existeraient peut-être plus sans l’apport de ces étrangers. On assiste là à une instrumentalisation du patrimoine : cela permet d’effacer une partie de l’histoire du Japon qui n’est pas à son honneur. Cet effacement ne peut que heurter la mémoire des Coréens chez lesquels les 35 années d’occupation japonaise laissent encore un souvenir amer.
Personnellement, nous ne pouvons que souhaiter, dans le contexte actuel où semble renaître un nationalisme japonais peu propice à une entente cordiale entre la Corée et le Japon, la révision de cette demande d’inscription au patrimoine mondial de différents sites litigieux afin d’éviter une cause de discorde supplémentaire.
 
Marc Orange
 
(ancien chercheur au CNRS, ancien chargé de cours à l’université Paris 7 – Denis Diderot (section de coréen), ancien directeur de l’Institut d’études coréennes du Collège de France, ancien président de l’Association française pour l’étude de la Corée)
 
(1)Parmi les sites proposés, figure le château de Hagi, construit au 13e siècle par un membre de la famille Hōjō, qui servit pendant très longtemps de résidence à des membres de la famille Mori et n’a rien d’industriel. Par ailleurs, si certains sites présentent un ensemble cohérent, d’autres semblent incomplets (si le but était de montrer un ensemble industriel sous ses différents aspects) et d’autres, enfin, ne constituent qu’un ensemble de ruines (ruines du haut-fourneau de Hashino, par exemple).

 

 

 

 

Explorer par mots-clés