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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA NOUVELLE ANNÉE DE LA CHÈVRE SAGE EN CHINE

 

Le nouvel an chinois commence le 19 février, sous le signe de la chèvre. Mais fini les cadeaux hors de prix, la fête du printemps est elle aussi frappée par la campagne de frugalité imposée par le gouvernement.

 

Dans l'horoscope chinois, on la dit dépensière et rebelle à toute autorité. Mais elle semble cette année vouloir faire mentir sa réputation. Le nouvel an chinois, également appelé fête du printemps (chunjie), commence le 19 février sous le signe de la chèvre de bois. Pas moins de 2,8 milliards de voyages sont prévus en Chine à cette occasion. Partout dans le pays on retourne dans sa famille les bras chargés de cadeaux. Et c'est une invraisemblable cohue dans les transports.
Le gouvernement a beau avoir ouvert de nouvelles lignes, promis des investissements pour moderniser les infrastructures, allongé les périodes d'achat des billets et affrété 335 trains supplémentaires, rien n'y fait. Sur internet c'est la pagaille. Le système est aboninablement lent. Cette année encore, de très nombreuses données de passagers ont été purement et simplement perdues. Et les autorités n'arrivent pas à faire la chasse au marché noir florissant des billets de train.
Cependant, cette année, le coeur n'y est pas vraiment. L'économie chinoise, avec une hausse du PIB (produit intérieur brut) de 7,4%, a connu en 2014 sa plus faible croissance depuis 24 ans. Son commerce extérieur s'est fortement dégradé en janvier 2015. La valeur globale de ses échanges avec l'étranger a reculé de 10,8% en un an, à 341,1 milliards de dollars. Ses ex portations ont baissé de 3,2% et ses importations ont plongé de 19,7%. De plus en plus de Chinois pensent que le ralentissement économique est désormais durable.
La banque centrale, la Banque populaire de Chine, a injecté plus de 13 milliards de dollars sur le marché financier pour répondre à la demande d'argent liquide des particuliers à l'approche du nouvel an. Les Chinois veulent en effet tous mettre des billets neufs et non pas des billets usagés dans les "hongbao", les enveloppes rouges, qu'ils offrent à la famille et aux amis.
Ils aiment tous aussi l'or. Mais si la demande de métal jaune a légèrement rebondi ces derniers jours, elle s'est effonfrée de 25% entre 2013 et 2014. C'est l'une des conséquences d'un climat social qui se dégrade.
Dans la province de Canton, les grèves se multiplient. Des centaines de salariés se plaignent de ne pas avoit été payés à la veille de la nouvelle année. Les mouvements donnent lieu à des affrontements violents avec les forces de l'ordre que les journaux, la radio et les télévisions étouffent. Ils touchent l'industrie lourde, les mines, le textile et l'électronique. Et ils s'étendent aujourd'hui aux enseignants. Au quatrième trimestre de l'an dernier, les jours de grève des profs ont été quatre fois plus nombreux que pour la période correspondante de 2013.
Pétard écologique
Autour de Canton toujours, 37,5% des salariés chinois disent qu'ils ont honte de retourner dans leur famille pour le nouvel an parce qu'ils n'ont pas un travail décent. Ils préfèrent le taire à leurs proches. Au point que pour certains d'entre eux, les fêtes de fin d'année sont devenues un "scenario de cauchemar". "J'en arrive à haïr l'idée de devoir faire des présents chers et dépenser de l'argent en cadeaux pour ma famille et mes relations", confie l'un d'entre eux à l'agence Xinhua.
Dans les entreprises le son de cloche est différent, mais là aussi on se serre la ceinture. Les cadres de haut niveau n'offrent plus pour le nouvel an des sacs ou des malettes de marque comme ils le faisaient habituellement. L'iPhone les a remplacé. Son prix est plus raisonnable et il reste quand même un cadeau d'un certain standing. "Cela colle mieux avec la politique de frugalité et de lutte anti corruption du gouvernement", entend-on maintenant dans les grandes firmes chinoises.
Le grand gala de la fête de printemps à la télévision, vu par plus de 800 millions de personnes le soir du 18 février, se met aussi aux économies et à la morale. Pas la moindre vedette qui puisse être soupçonnée de corruption, de liens avec la prostitution ou avec la drogue, cette année. Pas d'extravagances non plus, promettent ses organisateurs, et le coût des décors a été revu très fortement à la baisse.
Cela n'empêche pas plusieurs marques de continuer à flirter avec le luxe. Mulberry a sorti pour le nouvel an chinois un sac en cuir rouge matelassé estampillé d'un motif de chèvre. Louis Vuitton lance une nouvelle montre pour femme, rouge éclatant aussi, sertie de 11 diamants représetant les heures, mise en vente à 2 900 euros. Mais même les traditionnels pétards, qui sont censés écarter les mauvais esprits et éloigner la malchance le jour du nouvel an, se mettent au politiquement correct.
Un Chinois habitant la province du Henan a mis au point le premier pétard non polluant. Il n'utilise ni explosifs, ni électricité, mais simplement de l'air enfermé dans une poche qu'il suffit de percer pour le faire exploser. Une manière pour le moins originale de concilier protection de l'environnement et préservation des traditions.
 
Arnaud Rodier, février 2015