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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

HONGKONG A LA RECONQUÊTE DE SON IMAGE PERDUE
 

Le gouvernement accuse les manifestants pro-démocratie, les "parapluies jaunes", d'avoir pesé sur la croissance en 2014. Elle n'a pas dépassé 2,3%, contre 2,9% l'année précédente.

 

Le gouvernement ne voulait pas le reconnaître. Mais les émeutes qui ont paralysé Hongkong en novembre et décembre 2014 ont bel et bien affecté l'économie du territoire. Elles on touché le tourisme, l'hotellerie, les transports, la restauration, les commerces, a avoué le secrétaire d'état aux Finances, John C Tsang, en présentant le 25 février le budget 2015-2016 de la région administrative spéciale rétrocédée à la Chine en 1997. Et d'ajouter que la croissance de Hongkong n'avait été que de 2,3% l'an dernier.
Les manifestants, qui étaient encore une dizaine de milliers à descendre dans la rue le 1er février, réclament toujours des éléctions au suffrage universel. La Chine en a accepté le principe pour la nomination du prochain chef de l'exécutif en 2017. Mais seuls deux ou trois candidats pourront se présenter, et seulement après avoir reçu l'aval d'un comité totalement inféodé à Pékin.
Ils ne sont pas, et de loin, les seuls responsables du ralentissement économique de Hongkong. La faiblesse de la croissance s'explique par la morosité de la zone euro, par la récession au Japon, et par le recul des performances de la Chine dont le PIB (produit intérieur brut) a connu en 2014 sa plus faible augmentation (7,4%) depuis 24 ans. Les quatre pilliers de Hongkong, la logistique et le commerce (24,6% du PIB), le tourisme (4,7%), la finance (15,9%) et les services (12,8%), en souffrent tous.
Le territoire est étroitement lié à la Chine continentale par un accord, le CEPA (Closer economic partnership arrangement), signé en 2003. Il vient d'être renforcé par un traité spécial avec la région de Canton qui entrera en vigueur le 1er mars 2015. Autant dire que Hongkong est, même s'il bénéficie de la loi "un pays deux systèmes" qui lui garantit une certaine indépendance, pieds et poings liés à Pékin.
L'an dernier, 60% des réexportations de marchandises de Hongkong étaient d'origine chinoise et 54% étaient destinées à la Chine. La région administrative spéciale, c'est son nom officiel, est le second partenaire commercial du continent, derrière les États-Unis, et représente 8,7% du total de ses échanges. Hongkong est également la première source d'investissements directs étrangers en Chine (47,7%, à 590 milliards d'euros fin 2013), tandis que la Chine est le premier investisseur à Hongkong, à hauteur de quelque 381,3 milliards d'euros. La bourse de Hongkong compte aujourd'hui pas moins de 876 sociétés chinoises enregistrées, pour une capitalisation globale de 1 692 milliards d'euros, soit 60,1% de son marché.
Le territoire profite de sa situation pour avancer régulièrement de nouveaux pions. Il se lance aujourd'hui sur le marché des "smart cities", les villes intelligentes connectées par internet, dans le delta de la Rivière des perles. La seule province du Zhejiang a une vingtaine de projets en cours, incluant notamment les villes de Hangzhou, de Ningbo, de Wenzhou, de Sahoxing, pour un montant initial de 412 millions d'euros. Hongkong se veut la passerelle pour introduire en Chine les technologies venues d'Europe et d'Amérique qu'elle maîtrise d'ores et déjà.
Mais, pour s'imposer à long terme, Hongkong ne doit pas diluer son image de plateforme internationale. Ne pas devenir trop chinoise. Et c'est là que les manifestants prodémocratie pourraient bien peser beaucoup plus lourd qu'on ne le croit sur l'avenir du territoire.
C'est pour cette raison que le budget 2015-2016 met l'accent sur le renforcement de la compétitivité, sur la recherche et le développement, et sur le soutien aux petites et moyennes entreprises. Car le "port des parfums", le nom de Hongkong en mandarin, n'est pas l'Eldorado aux néons multicolores que l'on montre au cinéma.
L'envers du décor
Plus d'un million de personnes, sur une population de 7 millions d'habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté, soit avec moins de 2 dollars américains par jour. Une pauvreté qui touche en premier lieu les personnes âgées, alors que Hongkong veillit dangereusement. En 2050, 42% des citoyens installés sur le territoire auront 65 ans et plus, selon l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économique). Un chiffre qui en fera le plus vieux pays d'Asie, devant le Japon qui compterait 39% de plus de 65 ans à cette date.
Trois cent mille employées de maison, originaires pour la plupart d'Indonésie et des Philippines, vivent dans des situations catastrophiques, "proche de l'esclavage", dénonce Amnesty  International, exploitées par les riches familles qui les embauchent. En façade, elles ont un salaire minimum, une assurance médicale et des jours de congés. En réalité, elle dorment souvent deux ou trois heures par nuit et couchent par terre dans des recoins sans fenêtre. Le procès de l'une d'entre elles, Erwiana Sulistyaningsih, a défrayé la chronique l'an dernier. La femme qui l'employait a été condamnée le 27 février 2015 à 6 ans de prison.
Les émeutes de novembre et décembre 2014 portaient en germe, au-delà du suffrage universel, l'explosion des inégalités. "Les sérieuses divisions dans la société qui ont surgi (...) n'ont pas seulement affecté l'image de Hongkong, elles ont aussi éveillé des inquiétudes sur des conflits sociaux qui pourraient être beaucoup plus radicaux", prévient John C Tsang. "Nous devons chercher à réduire nos différences".
Voilà qui explique que le gouvernement ait débloqué cette année (4,4 milliards de dollars), dont beaucoup à des fins purement sociales: aides au logement, baisse de certains impôts, hausse des allocations familiales, soutiens aux étudiants. Le secrétaire d'état aux Finances ne veut pas prendre le risque de "décourager la confiance des investisseurs dans Hongkong", alors qu'il ne prévoit qu'une croissance de 1% à 3% seulement pour 2015. Cette "automutilation ne sert pas les intérêts de la ville", dit-il en parlant des manifestants.
Sans doute. Mais le budget 2015-2016 a bel et bien été obligé d'en tenir compte. C'est une première victoire incontestable pour les "parapluies jaunes".
 
Arnaud Rodier, février 2015