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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

AU JAPON LES HOMMES D'AFFAIRES NE CROIENT PLUS AUX "ABENOMICS"

 

Les grandes entreprises semblent prêtes à torpiller la politique économique du Premier minisitre Shinzo Abe

 

Les fonds d'investissements étrangers ont tiré les premiers. Et ils pourraient donner le coup de grâce aux "Abenomics", les mesures lancées fin 2012 par le Premier ministre japonais Shinzo Abe pour relancer l'économie de l'archipel.
Les chiffres rendus publics par l'agence Bloomberg fin décembre sont accablants. Après avoir injecté des sommes record en 2013 dans les actions nippones, ces investisseurs les ont brutalement sabrées de 94% en 2014, à 7,5 milliards de dollars seulement, soit le montant le plus faible jamais enregistré depuis la crise financière de 2008. Quant aux achats de bons du Trésor par des investisseurs non japonais, ils ont été le dixième de ce qu'ils étaient l'an dernier.
Autant les étrangers semblaient vouloir croire aux "Abenomics" en 2013, autant ils se débarrassent aujourd'hui de tout ce qui est japonais dans leur portefeuille. En septembre, le Premier ministre s'est rendu à New-York pour convaincre Wall-Street de lui faire confiance. Peine perdue, les investisseurs, qu'ils soient américains, européens, ou représentants des pays du Golfe, lui tournent le dos. "Ils en ont juste assez", note Bloomberg.
Malheureusement, ils ne font qu'amplifier le sentiment des hommes d'affaires japonais eux-mêmes, tant il est vrai qu'aucun chiffre ne plaide plus en faveur de Shinzo Abe.
L'inflation continue de ralentir. Si l'on ne tient pas compte de la hausse d'avril dernier de la taxe sur la consommation, la progression de prix n'est que de 0,7%, bien loin de l'objectif de 2% fixé par la Banque du Japon (BoJ). La production industrielle recule (-0,6% en novembre). Et les dépenses des ménages continuent de baisser. Le tout sur fond de récession puisque le PIB (produit intérieur brut) du pays a chuté en glissement annuel de 1,9% au troisième trimestre après avoir plongé de 7,3% au trimestre précédent.
Du coup Shinzo Abe a lancé en catastrophe fin décembre un ennième plan de relance de 3 500 milliards de yens (24 milliards d'euros) pour stimuler la consommation. Il comporte des bons d'achats dans les magasins, des aides au chauffage pour les familles démunies, de taux d'intérêts plus bas pour les petites entreprises les plus touchées par la crise. Le gouvernement en espère un gain supplémentaire de croissance de 0,7%. Seulement, dans le même temps, les salaires ne cessent de baisser depuis 17 mois d'affilée. Et la confiance part en fumée.
Crédibilité sur la scène mondiale
Acculé, le Premier ministre en appelle à la bonne volonté des chefs d'entreprise nippons qu'il presse de donner du pouvoir d'achat en augmentant les rémunérations lors des négociations salariales du printemps 2015 et en payant davantage leurs sous-traitants. La Banque du Japon, une fois n'est pas coutume, lui emboîte le pas sur ce terrain. Elle demande aux patrons de "changer leur attitude" et de "partager le gâteau". Il est vrai que ces derniers profitent de la baisse de 12% du yen cette année face au dollar, qui les arrange bien à l'exportation, au point que d'après un rapport de la BoJ ils n'ont "jamais eu des matelas d'argent aussi pleins". Elle voudrait donc, tout comme le gouvernement, qu'il réinvestissent plus qu'ils ne le font leurs profits dans l'économie nationale.
Mais bien évidemment ils font la sourde oreille. Ils attendent le troisième volet, ou la "troisième flèche" des mesures du Premier ministre, c'est à dire les réforme structurelles promises. Ils espèrent une baisse plus forte que celle qui vient d'être décidée, de 2,5 points, de l'impôt sur les sociétés, qui, il est vrai, est le plus élevé des pays de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), supérieur à 32%. Ils redoutent en revanche la réforme du travail dont ils ne sont pas certains qu'elle leur sera favorable tant le vieillissement de la population reste une épée de Damoclès suspendue sur le Japon.
Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que les grands investisseurs internationaux ne se mouillent pas davantage et préfèrent mettre leurs billes ailleurs que sur l'archipel. Mais à terme, le grand risque pour ce dernier c'est de perdre purement et simplement sa crédibilité économique sur la scène mondiale.
Arnaud Rodier, décembre 2014