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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

COUP DE SABRE SUR LES TAUX D'INTÉRÊT EN ASIE

 

Pour les banques centrales de Chine, de Corée du Sud, d'Inde ou de Thaïlande le dilemme est le même: choisir entre la dette et la croissance.

 

Cela s'est propagé comme une trainée de poudre. Mais c'est la Corée du Sud qui a supris tout le monde en annonçant le 12 mars qu'elle abaissait son taux d'intérêt directeur à 1,75%, son niveau le plus bas de toute l'histoire du pays. Il était à 2% et elle ne l'avait pas touché depuis octobre 2014.
C'est lui qui fixe les conditions d'emprunt des entreprises et des particuliers auprès de leurs banques. Or cette décision, totalement inattendue pour les analystes financiers, marque bien à quel point la péninsule s'inquiète sur l'avenir de ses exportations d'une part et sur la faiblesse de l'inflation d'autre part. "Nous croyons que cette baisse des taux aura un impact positif, même s'il est limité, sur la relance des dépenses des ménages et sur le redémarrage des investissements des entreprises", estime Lee Ju-yeol, gouverneur de la banque centrale de Corée (BOK).
En janvier, cette dernière a révisé à la baisse ses prévisions initiales sur l'économie du pays pour 2015. La croissance du PIB (produit intérieur brut) ne devrait pas dépasser 3,4% au lieu des 3,9% envisagés auparavant et l'inflation tomberait à 1,9% contre 2,4%. "Nos ventes à l'étranger ralentissent, les facilités d'investissements s'amenuisent, la consommation reste faible", analyse Lee Ju-yeol.
Mais depuis le début de l'année, ils sont légion les pays d'Asie qui ont baissé leur taux directeur.
La banque centrale chinoise n'a pas hésité à le faire fin février, elle aussi parce que le brutal ralentissement de l'inflation l'inquiète. En janvier elle a plongé sous la barre de 1% pour la première fois depuis plus de 5 ans et, du coup, réveille le spectre de la déflation qui ronge depuis plusieurs décennies l'un de ses proches voisins, le Japon. Mais lui ne peut pas jouer sur les taux puisqu'ils sont d'ores et déjà pratiquement à zéro.
En Chine, la hausse des prix à la consommation était le mois dernier de 0,8% sur un an. Un niveau très insuffisant malgré une précédente réduction des taux décidée en novembre 2014, la première depuis 2012. Ce pays, dont la croissance a ralenti à 7,4% l'an dernier, et ne devrait pas dépasser 7% cette année, a également besoin d'alléger les restrictions qui pèsent sur le crédit en injectant des liquidités supplémentaires dans l'économie.
Même chose en Thaïlande où la banque centrale a abaissé son taux directeur de 25 points de base. C'est la première fois qu'elle assouplit sa politique monétaire depuis plus d'un an. Mais, encore une fois, sa croissance sera en 2015 inférieure aux prévisions de 4% qui étaient avancées en décembre 2014. Et Bangkok ne faisait que suivre un autre mastodonte asiatique, l'Inde qui a, elle, diminué deux fois son taux directeur depuis le mois de janvier, pour le ramener à 7,5%. Elle aussi dénonce le "reflux des pressions inflationnistes" et pointe des "faiblesses" dans les exportations et dans la consommation. L'armée, arrivée au pouvoir en mai 2014, n'a même pas voulu attendre le prochain comité de politique monétaire prévu le 7 avril pour prendre sa décision. Cette baisse des taux était, il est vrai, réclamée à cors et à cris par le patronat. Le gouverneur de la banque centrale attend maintenant un "raffermissement de l'inflation sous les 6% au second semestre" de cette année. Mais il n'exclut pas qu'un desserrement supplémentaire de la politique monétaire soit encore nécessaire.
Le gouvernement a repoussé d'un an, à 2016-2017, son projet de ramener le déficit public sous les 3%, mais il se fixe un objectif d'inflation de 4% à cette date.
Défauts de paiement
Avant ces pays, l'Australie, où le marché de l'emploi reste très fragile, avait, dès février, baissé son taux directeur à 2,25%, un niveau jamais vu auparavant, afin de stimuler la croissance du pays et de peser sur le cours de la monnaie trop élevé. Sydney subit tout à la fois le recul des cours mondiaux des matières premières et l'essoufflement de l'économie chinoise. Ce mois-ci, la banque centrale d'Australie a annoncé qu' elle laissait ses taux inchangés. Mais elle a reconnu qu'elle gardait la porte "grande ouverte" pour un nouvel assouplissement monétaire à l'avenir. Ce dernier pourrait, selon les analystes, intervenir dès le mois d'avril.
Chine, Corée du Sud, Inde, Thaïlande, Australie, toutes les banques centrales sont confrontées au même dilemme: choisir entre la dette et la croissance. Une inflation trop faible, voire la menace d'une déflation, pousse les ménages à repousser leurs achats en espérant que les prix vont baisser davantage. Du coup la consommation ne repart pas alors qu'elle est le seul recours à la croisssance quand les exportations faiblissent. Mais assouplir le crédit, c'est encourager l'endettement.
En Corée du Sud, le dettes des ménages atteignent 144% de leurs revenus. Et dans tous les autres pays d'Asie elles ne cessent de croître. Partout la question se pose: jusqu'où peut-on relancer la consommation sans risquer le défaut de paiement? Certains économistes pensent qu'un trop fort assouplissement monétaire conduira à terme à des fuites massives de capitaux à l'étranger. D'autres estiment que les banques centrales n'en font pas assez. "Trop baisser les taux d'intérêt peut encourager les ménages à s'endetter davantage, ce qui représente un danger pour l'ensemble du système financier", note le cabinet d'analyse Capital Economics.
 
Arnaud Rodier, mars 2015