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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

"PANAMA PAPERS" : NE RIEN VOIR, NE RIEN DIRE, NE RIEN ENTENDRE

 

L'Asie toute entière est au coeur des paradis fiscaux. Le cabinet Mossack Fonseca est implanté en Chine, à Hongkong, à Singapour. Mais parler d'argent en Asie, cela ne se fait pas.

 

Confucius peut se retourner dans sa tombe.
Les trois singes de la sagesse sont trahis par la Chine. "Je ne vois rien, je ne dis rien, je n'entend rien", c'est ce que fait Pékin depuis que le scandale des "Panama papers" a éclaté. Se boucher les yeux, se fermer la bouche, se boucher les oreilles, c'est à l'origine ne pas voir le mal, de pas entendre le mal et ne pas dire de mal. En d'autres termes, prôner la sagesse. Mais la Chine s'en sert tout simplement pour nier la réalité.
Ce sont pas moins de 16 300 sociétés "offshore" qui ont été enregistrées par le cabinet panaméen Mossack Fonseca par ses huit bureaux en Chine et à Hongkong, soit 29% de ses clients dans le monde. Il en possède à Shanghai, à Shenzhen, à Dalian, à Qingdao, à Ningbo, à Hangzhou, à Jinan. Mais Pékin ne veut rien savoir.
Pas une ligne dans la presse
La Chine censure la presse, menace les réseaux sociaux de sanctions, quand elle ne coupe pas purement et simplement les lignes. Les journalistes sont enjoints de "supprimer tous les contenus sur les fuites des "Panama papers".
Il suffit d'aller sur le site de l'agence Xinhua (Chine nouvelle) ou sur celui du Renmin Ribao (le Quotidien du peuple) ou sur Baidu (l'équivalent de Google) pour s'apercevoir qu'il n'y a pas une ligne sur Mossack Fonseca.
Pourtant des proches d'au moins huit membres, anciens ou actuels, du Comité permanent du bureau politique du parti communiste (PCC) ont bel et bien ouvert des sociétés-écrans dans des paradis fiscaux, selon le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ).
Campagne de désinformation d'internet
Parmi eux le beau-frère du président Xi Jinping, la fille de l'ex Premier ministre Li Peng, Jasmin Li, petite fille de Qia Qingling, ancien membre du Comité permanent du Part, Zhang Gaoli et Liu Yunshan, deux proches du même comité... Des "accusations sans fondement", tonne le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Hong Lei.
Seul un éditorial du Global Times évoque l'affaire. Pour dénoncer les campagnes de "désinformation d'internet", réseau aux mains des "Occidentaux et de leurs alliés". Et d'affirmer que c'est la raison pour laquelle l'entourage du président russe Vladimir Poutine se retrouve dans le collimateur. "Les informations négatives pour les États-Unis sont systématiquement minimisées tandis que celles concernant des pays autres qu'occidentaux sont montées en épingle".
Trop besoin des nouveaux milliardaires rouges
Les réactions des lecteurs, qui ne sont sans doute pas choisies au hasard, laissent pantois. "Je n'ai jamais entendu parler de ce cabinet auparavant. Vous le connaissez ? Il vaut mieux l'ignorer. Son existence n'a aucune signification pour la Chine", écrit Ku Ping Kim. "C'est juste une nouvelle propagande américaine contre Poutine", poursuit Rene Chang. "Toujours des histoires sensationnelles pour que les médias attirent de la publicité", renchérit Wayne Young.
La Chine continentale fait bloc. Toutefois même Hongkong, territoire qui lui appartient mais reste théoriquement économiquement indépendant, fait profil bas. La presse parle le moins possible des "Panama papers".
La Région administrative spéciale, c'est son nom, a trop besoin des nouveaux "milliardaires rouges" pour ne pas leur faciliter les sorties illicites de capitaux. La bourse n'est pas parfaitement limpide. Les falsifications de factures sont légion pour faire évader l'argent de Chine. En façade Hongkong coopère contre les paradis fiscaux. En réalité, elle ne veut pas perdre ses riches clients chinois.
S'en laver les mains
Et ce n'est pas mieux à Taïwan. La petite île nationaliste soutient qu'aucun homme politique ne figure parmi ses 90 clients de Mossack Foseca. Mais elle n'apporte pas de preuve. Juste un acteur, Nicky Wu, serait officiellement impliqué dans le scandale des "Panama papers".
Les plus grosses fortunes sont aujourd'hui en Asie, mais la région voudrait s'en laver les mains.
"Singapour contrôle de très près tous ceux qui voudraient échapper aux taxe et nous ne tolérons aucune entorse aux règles internationales", insiste le ministère de Finances. Cependant, la ville-État qui avait abrité le compte caché de l'ancien ministre Jérôme Cahuzac, "est toujours un paradis fiscal", affirme le sénateur communiste Éric Bocquet.
La France et Singapour ont ainsi signé début 2015 une convention visant à la transparence. Malheureusement elle laisse de côté les échanges automatiques d'informations, les seuls qui permettent de lutter efficacement contre la fraude fiscale. Singapour a toutefois promis de les mettre en place en ... 2018 !
Et naturellement, comme d'autres, Mossack Fonseca y dispose d'un bureau florissant. Des proches de Marine Le Pen auraient "réinvesti" beaucoup d'argent à Singapour.
Ruiné, un phénix ne vaudrait pas un poulet
L'onde de choc ébranle en réalité toute l'Asie. En Thaïlande, 16 personnes, proches du gouvernement et hommes d'affaires, sont sur la liste des "Panama papers". Au Cambodge des dirigeants politique sont soupçonnés. En Corée du Sud 195 personnes sont mentionnées, dont le fils d'un ancien président de la République.
Mais, surtout, un société écran nord-coréenne, où l'on retrouve le nom de Mossack Fonseca, a été utilisée, puis dissoute, pour financer le programme nucléaire de Pyongyang !
En attendant d'autres découvertes dans cette partie du monde où l'argent a toujours été synonyme de puissance politique et sociale, à la simple condition qu'il soit caché. L'étaler en Asie c'est passer pour un m'as-tu-vu. "Avec de l'argent, même une tortue occuperait la place d'honneur; ruiné, un phénix ne vaudrait pas un poulet", dit un proverbe chinois.
 
 
Arnaud Rodier, avril 2016