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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LE GRAND MÉKONG ET LA "CEINTURE ÉCONOMIQUE" CHINOISE

 

Le Mékong fait rêver. Mais c'est aussi le vaste chantier d'une difficile intégration régionale. Pékin en profite.

 

La sous-région du Grand Mékong porte bien mal son nom. Comme si ce n'en était pas une. Elle regroupe pourtant, tout au long des 8 400 kilomètres du fleuve qui prend sa source dans l'Himalaya, pas moins de six pays, la Chine, avec la région du Yunnan, le Laos, la Birmanie, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam. Plus de 70 millions d'habitants vivent directement sur ses rives, mais les régions traversées par le Mékong habritent 242 millions de personnes.
Ces pays tenaient leur 5e sommet les 19 et 20 décembre à l'hôtel Shangri-La à Bangkok, sous l'égide de la Banque Asiatique de Développement (BAD). Au menu, les transports et les infrastructures, la réduction des inégalités sociales et le développement durable. Et à la clé, pas moins de 215 projets en chantier, pour une valeur globale de 51,5 milliards de dollars. 123 d'entre eux concernent des investissements directs, 92 sont des missions d'assitance. Ils touchent une dizaine de domaines, les transports, l'énergie, l'agriculture, l'environnement, les ressources humaines, le développement urbain, le tourisme, les échanges commerciaux, l'information et les technologies de la communication.
Fin 2013, les programmes du Grand Mékong avaient mobilisé 16,6 milliards de dollars d'investissements et 331 millions de dollars d'assitance technique. Ils avaient été pris en charge à hauteur de 6 milliards par la Banque asiatique de développement pour les premier et de 115 millions pour les autres. Mais il faudrait beaucoup plus d'argent. Et la Chine, forte des ses énormes réserves de devises, se présente aujourd'hui en chef d'orchestre.
A Bangkok, le Premier ministre Chinois Li Keqiang a ouvertement réclamé un rôle "plus actif" pour son pays afin de "renforcer l'économie et la connectivité régionale. Avec trois arguments chocs: la construction de la "route de la soie maritime du 21e siècle". Il s'agit grosso modo de faire revivre l'ancienne route de la soie reliant la Chine et l'Europe via l'Asie centrale et la Russie. Pékin envisage même de la prolonger vers l'Inde et, pourquoi pas, vers les côtes orientales de l'Afrique, soit un marché de 3 milliards de personnes dont les Chinois seraient la locomotive.
Nouvel atelier du monde
Deuxième argument, le concept un peu flou d'une "ceinture économique de la route de la soie", une formule toute faite qui s'appuie sur la notion vague "d'ouverture et de réciprocité". Mais qui dit ceinture dit aussi encerclement! Troisième argument de la Chine, sa Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures. Lancée tout récemment, elle vise à concurrencer directement le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement.
Mégalomanie? En octobre dernier, 21 pays s'y sont ralliés en signant une convention à Pékin. Parmi eux, outre la Chine, l'Inde, la Thaïlande, la Malaisie, Singapour, mais aussi le Koweit. L'idée de s'affranchir des grandes institutions internationales en place, et plus particulièrement des Américains, fait son chemin.
Mais Pékin ne s'en tient pas aux grands principes. Il fait aussi du concrêt. En Thaïlande, la Chine va investir dans deux lignes de chemin de fer de respectivement 734 kilomètres et 133 kilomètres pour relier Bangkok au nord-est du pays et à l'est. Un projet évalué à 10,6 milliards de dollars. Il est prévu qu'elles se connectent ensuite à une future liaison entre la Chine et le Laos. Rien d'étonnant à celà. A lui seul, le delta du Mékong prévoit une croissance de 10% en 2015.
Partout le long du fleuve, les zone économiques spéciales se multiplient. Elles proposent des politiques massives de défiscalisation qui attirent les grands investisseurs, au premier rang desquels les Chinois. Ils s'y précipitent en tel nombre qu'ils sont à l'origine des manifestations anti-chinoises de mai 2014 au Vietnam. Car pour beaucoup, la puissance chinoise coûte cher aux populations locales. Au Vietnam, au Cambodge, au Laos, elles, se voient la plupart du temps offrir des postes d'ouvriers mal payés pour fabriquer des produits tout juste assemblés pour être réexporter. Les retombées en matière de formation ou dans le domaine social sont nulles. La Chine, après avoir été longtemps l'atelier du monde le déplace maintenant sans état d'âme chez ses voisins, et compte bien en profiter.
 
Arnaud Rodier, décembre 2014