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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LA BRUTALE DESCENTE AUX ENFERS DU PREMIER MINISTRE JAPONAIS SHINZO ABE
  

La lune de miel est terminée pour le Premier ministre japonais Shinzo Abe. Tous les chiffres sont contre lui. Acculé à provoquer des élections générales en décembre, il n'a presque plus de marge de manoeuvre. 

  
Est-ce l'échec des "Abenomics"? Le cri d'alarme est lancé sous forme d'interrogation par le cabinet londonien d'analyse et de recherche Capital Economics.
La politique économique du Premier ministre Shinzo Abe, nom d'où elle tire son surnom, a pu faire croire depuis deux ans que le pays était en train de sortir de la déflation, de relancer la consommation des ménages et de réduire son déficit colossal, aujourd'hui à 249% du PIB (produit intérieur brut). Or, en moins d'une semaine, tout s'est écroulé.
Shinzo Abe a annoncé la dissolution de la chambre basse du parlement et décidé des élections générales anticipées le 14 décembre 2014. Un tour de passe passe par lequel il espère couper court à l'impopularité qui monte dans le pays et prendre de vitesse l'opposition. Mais ce n'est pas gagné. Yukio Edano, secrétaire général du Parti démocratique du Japon (DPJ), principal opposant au parti libréal démocrate (LDP) au pouvoir a d'ores et déjà prévenu qu'il allait attaquer de front Shinzo Abe sur le terrain de l'économie.
Il entend démontrer que les choses allaient mieux quand sa formation était au pouvoir. Et les chiffres lui donnent raison. Entre septembre 2009 et décembre 2012, la croissance de l'archipel était en moyenne de 5,2% par an. Sous Abe, à partir de 2013, elle est passée à 2,5%.
Avant que le Japon de retombe en récession au troisième trimestre 2014. Son PIB a reculé de 0,4% après une chute de 1,9% au deuxième trimestre. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, le Japon a enregistré au même moment un déficit commercial record de 77 milliards d'euros pour les neuf premiers mois de l'année, en hausse de 35% par rapport à la même période de 2013.
Shinzo Abe n'en est pas responsable. L'alourdissement de la facture énergétique, avec l'arrêt des centrales nucléaires après la catastrophe de Fukushima en mars 2011, oblige le pays à des achats massifs d'hydrocarbures. Et si la faiblesse du yen aide les entreprises nippones à exporter à l'étranger, elle alourdit considérablement le coût des importations.

Trois flèches

La monnaie japonaise est actuellement a son plus faible niveau depuis 7 ans face au dollar. La croissance de l'archipel, du coup, serait beaucoup plus faible que prévu cette année. Elle ne dépassera pas 0,9% selon le FMI (Fonds monétaire international), au lieu des 1,6% prévus auparavant. Et si l'on en croit les analystes de Capital Economics, elle atteindra tout juste 0,3%.
Shinzo Abe a été obligé de repousser une nouvelle hausse de la TVA, de 8% à 10%, prévue l'an prochain, à la mi-2017. Au risque de se mettre à dos la Banque du Japon (BoJ), la banque centrale, et son gouverneur, Harukiro Kuroda, qui la défendait pour maintenir la crédibilité internationale du pays. On peut donc s'attendre à un énième bras de fer entre le gouvernement et l'institution financière, ce que le Premier ministre espérait pouvoir éviter.
A l'évidence les trois flèches des "Abenomics", asouplissement monétaire, réformes structurelles et soutien public à l'économie, sont loin d'avoir frappé leur cible. La consommation des ménages stagne, les salaires baissent. Ils ont reculé de 2% depuis l'arrivée au pouvoir de Shinzo Abe.
"Les politiques devraient faire plus d'efforts pour encourager les entreprises à distribuer leurs bénéfices aux travailleurs", souligne Capital Economics, qui se refuse cependant à parler d'un échec de la politique économique japonaise. Le cabinet espère au contraire que les déboires de l'archipel peuvent servir de signal aux autorités pour rebondir et se rendre compte que la simple souplesse monétaire ne peut pas être une baguette magique.
Le problème, c'est que les "Abenomics" ont en réalité favorisé les entreprises et les japonais les plus riches, au détriment des classes moyennes et plus généralement des salariés. Ces derniers y croyaient. Ils n'y croient plus. C'est bien ce qui pourrait coûter le plus cher au parti du Premier ministre conservateur le 14 décembre prochain.
Arnaud Rodier, novembre 2014