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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

POURQUOI LA CORÉE DU NORD NE LÂCHERA RIEN

 

A Pyongyang, corruption oblige, on est de plus en plus riche. Les inégalités sociales se creusent. Rien de mieux que l'escalade militaire pour ressouder le pays.

 

Kim Jong-un entend bien n'en faire qu'à sa tête. Il se moque aussi bien de son plus proche voisin et ennemi, la Corée du Sud, que du reste de la communauté internationale.
A peine annoncée la fermeture par Séoul du complexe industriel de Kaesong, en représailles contre le lancement par la Corée du Nord d'un missile longue-portée le 7 février, Pyongyang expulse manu militari tous les Sud-Coréens qui y travaillent et confisque le matériel et les produits fabriqués sur place.
Kaesong, à un peu plus de 50 kilomètres au nord-ouest de Séoul, mais implanté de l'autre côté du 38e parallèle, se veut le symbole d'une possible réunification de la péninsule. Ouvert en 2004, à l'époque de la "sunshine policy", la politique du "rayon de soleil" et du rapprochement, le complexe abrite 124 entreprises sud-coréennes qui emploient plus de 54 000 ouvriers nord-coréens. Ces derniers sont payés par le Sud d'où viennent également les cadres. Il a rapporté 560 millions de dollars, dont 120 millions l'an dernier. C'est une source de revenus non négligeable pour Pyongyang.
Séoul veut "empêcher que de l'argent sud-coréen soit utilisé pour le développement nucléaire et des missiles". Mais en Corée du Sud, les organisations patronales sont moins patriotes. L'Association coréenne du commerce international (KITA), "regrette" cette fermeture. La Fédération des industries coréennes (FKI) souhaite une "résolution rapide" du conflit. Et le gouvernement a du lancer d'urgence un plan d'aide pour calmer les entreprises de Kaesong.
La Chine traîne les pieds
Kim Jong-un joue sur du velours. Et lui qui vient de faire exécuter froidement son chef d'état-major se moque tout autant des sanctions internationales.
Le conseil de sécurité des Nations unies condamne fermement la Corée du Nord, mais il peine à se mettre d'accord. Les États-Unis ont renforcé leurs sanctions, notamment financières. Le Japon dénonce un acte "absolument intolérable" et ferme ses ports aux navires nord-coréens. La Corée du Sud exige des "mesures punitives fortes". Mais la Chine affiche simplement ses "regrets". Elle traîne les pieds pour sanctionner. Elle ne veut pas prendre le risque d'une escalade militaire en Asie. Pas plus qu'elle ne souhaite une réunification de la péninsule qui diminuerait son influence dans la région.
Séoul et Washington ont annoncé qu'ils allaient débuter des négociations officielles en vue du déploiement rapide du système de défense antimissile à haute altitude THAAD (Terminal high altitude area defense). Or ni Pékin ni Moscou n'en veulent. La Chine explique qu'elle pourrait être directement visée. La Russie juge que ses activités militaires risquent d'être espionnées.
Pyongyang en profite bien évidemment pour y voir la meilleure preuve qu'il lui faut bien se défendre...
Économie souterraine et pots-de-vin
Montrer que le pays est menacé est un argument de poids pour Kim Jong-un au moment où l'économie de la Corée du Nord est en plein bouleversement. Isolé, il fait le pari d'une petite ouverture vers le monde capitaliste pour attirer des capitaux étrangers. Il mise sur le tourisme, principalement asiatique, et ferme les yeux sur quelques initiatives privées jusqu'alors totalement interdite dans le pays le plus fermé du monde.
Quelques réformes ont été mises en place depuis son arrivée au pouvoir il y a quatre ans, notamment dans les fermes collectives. Toute une économie souterraine se développe. Des marchés autres que les marchés publics émergent. La capitale, Pyongyang, est érigée en vitrine. On y voit davantage des voitures, des taxis, des restaurants et même des distributeurs de banques dans certains grands hôtels.
Mais au fur et à mesure que la consommation d'une petite minorité de ménages augmente, la corruption se généralise. De plus en plus de responsables politiques laissent les patrons mener leurs affaires comme ils l'entendent contre une petite rétribution. Une sorte de capitalisme qui ne dit pas son nom enrichit les cadres qui touchent les pots-de-vin.
Le téléphone mobile en offre un bon exemple. De plus en plus de Nord-Coréens en ont un, même si internet ne fonctionne qu'à l'intérieur du pays. Acheté 50 dollars en Chine, il est revendu plus de 200 dollars. Sur cette somme, 30% sont perçus par le commerçant, 70% par l'État.
Une nouvelle classe moyenne
Surtout, la naissance d'une nouvelle classe moyenne creuse les inégalités sociale de manière extrêmement dangereuse pour le gouvernement. Très rapidement le régime peut se sentir menacé. Si l'on en croit l'Institut sud-coréen pour la paix et la coopération en Asie du Nord-Est, un pour cent des Nord-Coréens gagnent aujourd'hui 20 fois plus que la moyenne de la population.
Pour ressouder le pays, rien de mieux que de l'ériger en grande puissance militaire capable de défier le monde entier, calcule Kim Jong-un.
Parfaitement orchestrées par la télévision nationale, les explosions de joie dans la rue, soigneusement filmées, vraies ou fausses, après le tir du 7 février n'ont qu'un but, rassembler.
Et plus on l'attaque de l'extérieur, plus le petit dirigeant autocrate de la Corée du Nord en profite pour renforcer son pouvoir. Pas de raison dans ces conditions, pense-t-il, de lâcher quoi que ce soit.
 
 
Arnaud Rodier, février 2016