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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

N'ENTERRONS PAS TROP VITE LA CHINE

 

Le vent de panique qui a soufflé sur les bourses de Shanghai et de Shenzhen affole les marchés du monde entier. Mais la Chine n'a pas dit son dernier mot.

 

"Tui hou yi bu, zi ran guan". Reculez d'un pas, et tout s'élargira naturellement. Le proverbe devrait être médité non seulement par les opérateurs boursiers chinois, mais encore par les opérateurs du monde entier.
En une semaine les transactions à Shanghai et à Shenzhen ont été par deux fois suspendues en raison de l'effondrement des cours. Et il n'en faut pas plus pour que l'Occident pense que le gouvernement a perdu le contrôle de l'économie chinoise.
Le coupe-circuit instauré par les autorités le 1er janvier, qui visait à maîtriser les trop fortes fluctuations des bourses, une première dans l'histoire du marché chinois, a fait plus de mal que de bien. Et la Commission de contrôle boursier de Chine (CSRC) l'a aussitôt suspendu.
La Chine est certes la deuxième puissance économique mondiale, mais les bourses chinoises sont très majoritairement aux mains des petits porteurs. D'où le caractère irrationnel du mouvement de panique qui s'est immédiatement propagé au Japon, en Corée du Sud et à Hongkong. Mouvement de panique amplifié par la baisse de la monnaie, le yuan, qui s'est retrouvé au plus bas depuis cinq ans face au dollar américain. Une bonne nouvelle pour les exportateurs chinois, mais une menace pour la compétitivité de ses voisins comme Singapour ou Taïwan.
Coup de frein sur la croissance
Pékin le sait et ne veut pas s'engager dans une guerre des monnaies qui ne ferait qu'affaiblir l'Asie. La banque centrale intervient régulièrement pour soutenir le yuan en achetant massivement des billets verts. A tel point que ses réserves de change étaient tombées en novembre dernier à leur plus bas niveau depuis trois ans, à 3 438 milliards de dollars.
Les investisseurs paniquent par ce que la croissance de la Chine ralentit. Elle est, c'est vrai, à son niveau le plus faible depuis 25 ans. Mais elle sera quand même de 6,9% pour 2015 et de 6,8% pour 2016. Un chiffre qui écrase les dernières prévisions de la Banque mondiale pour l'ensemble du globe: 2,9% en 2016, dont 4,8% pour les pays en développement et 2,1% pour les pays développés.
Il n'y a guère que la banque suisse UBS pour jouer les Cassandre. Elle évoque dans un rapport une décélération possible de l'économie chinoise à 4% cette année ! Mas elle cumule tous les scénarios catastrophe imaginables, depuis un crack immobilier jusqu'au retrait des investisseurs étrangers du pays.
Bien sûr, le commerce extérieur chinois a chuté de 7,8%, à 3 400 milliards de dollars, sur les onze premiers mois de l'année, avec un recul de 2,2% des exportations et de 14,4% des importations. De même l'indice des directeurs d'achat du secteur manufacturier a encore reculé en décembre à 48,2% contre 48,6% en novembre. C'est même lui qui a mis le feu aux poudres aux marchés financiers. Mais pas de quoi affoler qui que ce soit.
Les introductions en bourse, à Shanghai et à Shenzhen devraient totaliser entre 38,4 milliards de dollars et 46,1 milliards de dollars en 2016, calcule PricewaterhouseCoopers (PwC), faisant entrer la Chine parmi les trois premières places mondiales. L'an dernier déjà pas moins de 219 sociétés ont apporté 24,3 milliards de dollars au pays.
Le pari de l'Asean
Cela n'empêche pas cependant certains étrangers d'ajuster le tir en Asie. Barclays a décidé de réduire ses activités dans la banque d'investissement dans la région, et même de s'y retirer purement et simplement en Corée du Sud et à Taïwan. Elle pourrait également arrêter ses activités concernant les actions en Inde. Elle réfléchit en outre à vendre sa filiale asiatique de gestion de fortune. Elle dit vouloir se recentrer sur Hongkong.
La nouvelle est passée totalement inaperçue. Mais le 31 décembre 2015, les dix pays de l'Asean (Association des nations de l'Asie du Sud-Est), dont font partie l'Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande et Singapour, ont officiellement lancé leur communauté économique qui doit aboutir, à terme, à un marché unique proche du modèle européen. Un marché de 620 millions d'habitants, appelé à s'ouvrir au Japon, à la Chine et à l'Inde.
Et c'est bien vers ce vaste ensemble que Pékin a les yeux rivés. A travers "l'économie socialiste de marché", la Chine balance sans cesse entre le contrôle d'État et la libre entreprise. Elle fait à chaque fois des essais à la recherche d'une nouvelle stabilité. Elle ne se prive pas de se contredire. Mais elle craint moins de provoquer des paniques passagères que de rater son objectif principal : s'imposer dans le monde économique asiatique tout comme les États-Unis l'ont fait dans le monde occidental.
 
Arnaud Rodier, janvier 2016