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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

CHINE-TAÏWAN, BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

 

La rencontre, à Singapour, entre les présidents chinois et taïwanais est historique. Mais elle ne changera rien dans les relations entre le continent et la petite île nationaliste.

 

Historique, légendaire, extraordinaire, tous les superlatifs sont bons pour qualifier dans la presse la rencontre, samedi 7 novembre à Singapour, des présidents chinois Xi Jinping et taïwanais Ma Ying-jeou. Il est vrai que c'est une première depuis la fin de la guerre civile, en 1949. Mais Xi Jinping ne sera resté qu'une journée à Singapour. Et aucune déclaration officielle n'aura été faite et encore moins d'accord signé.
Beaucoup de bruit pour rien. Dès 2008, date de l'élection de Ma Ying-jeou, le chef du Kuomingtang s'était dit favorable à un rapprochement avec la Chine. Et Taipei voulait élaborer un accord économique en bonne et due forme. Chose faite fin jin 2010 avec l'ACCE (accord cadre de coopération économique), salué par la Chine populaire comme un "succès sans pareil qui produira des bienfaits de part et d'autre du détroit, dont les avantages se perpétueront au fil des générations"...
Une déclaration dithyrambique qui ne vise qu'à masquer le fossé croissant entre le discours politique et le discours économique.
Pour Pékin, Taïwan n'est qu'une province de la Chine continentale à qui cette dernière veut bien éventuellement accorder un statut spécial comme elle l'a fait pour Hongkong. Mais Hongkong était une colonie britannique dont il était dès le départ prévu qu'elle retournerait à la Chine. Pas Taïwan. C'est la victoire des communistes en Chine qui a obligé les nationalistes à se retirer sur l'ancienne Formose. Taïwan est un État dont le gouvernement est élu parfaitement démocratiquement et qui, contrairement à Hongkong n'entend pas du tout adhérer au "principe d'une seule Chine" prôné par Pékin. Principe qui, de fait, nierait son indépendance.
L'occasion ou jamais
Ma Ying-jeou a cependant fait d'entrée de jeu du rapprochement économique avec la Chine l'axe principal de sa politique économique. Les liaisons directes, aériennes, maritimes et postales, se sont multipliées sous son double mandat. Le nombre des touristes chinois dans l'île a explosé à 4 millions de visiteurs l'an dernier. Des accords entre les banques centrales ont permis l'ouverture de l'île au yuan, la monnaie chinoise, dès 2013.
Mais le mandat du président taïwanais n'est pas renouvelable une troisième fois. Il devra quitter le pouvoir le 16 janvier prochain. Et le parti démocrate, favorable à l'indépendance, est donné favori aux élections présidentielles.
Pour Xi Jinping, c'est donc l'occasion où jamais de tenter de préserver les meilleures relations possibles avec Taïwan. Le président chinois avait proposé une nouvelle fois l'année dernière une formule "un pays, deux systèmes", que l'île a refusé. Pékin ne voudrait pas voir s'écrouler demain le précaire équilibre qui le lie à Taipei. D'autant que les deux pays ont plus que jamais besoin l'un de l'autre sur le plan économique.
Le gouvernement taïwanais vient diviser par deux sa prévision de croissance pour 2015, à 1,56% au lieu de 3,28% en raison de ses incertitudes concernant la croissance mondiale et plus particulièrement celle de la Chine, qui ne devrait pas dépasser 6,5% l'an prochain. Ses exportations ont baissé dans le monde de 9,8% au deuxième trimestre et de 9,7% vers la Chine entre janvier et fin juillet.
Or Pékin est le premier partenaire commercial de Taïwan. La Chine représente 40% de ses exportations (125 milliards de dollars). C'est de loin son premier client. Et elle est aussi son premier fournisseur, avec 18% (50 milliards de dollars) de ses importations. L'île a en outre investi en Chine quelque 200 milliards de dollars. Ses entreprises y comptent 23 millions d'employés. Pas moins de 800 000 Taïwanais y vivent à l'année.
Ne surtout rien changer
De son côté Taïwan, depuis qu'elle s'est ouverte aux Chinois du continent il y a six ans, a approuvé près de 700 projets d'implantations chinois, pour près de 1,5 milliard de dollars.
Mais, d'une part, les coûts salariaux ont augmenté en Chine de 10% par an ces dix dernières années, incitant les entreprises taïwanaises à délocaliser ailleurs en Asie du Sud-Est ou à rapatrier leurs activités sur l'île. Et, d'autre part, de plus en plus de Taïwanais ne souhaitent pas que l'île s'ouvre trop vite aux investissements chinois, de peur de devenir un second Hongkong. "Nous avons besoin d'eux, mais nous ne voulons pas être envahis", disent-ils en substance.
Deux opérations divisent ainsi la Commission des investissements au ministère des Affaires économiques: la "joint-venture" entre CITIC, chinoise, et CTB Financial Holding, taïwanaise, première prise de participation dans la finance, et le rachat du Mandarin Oriental de Taipei, fleuron de l'hôtellerie taïwanaise, par un groupe de Shanghai. Plus grave, l'électronique est maintenant sur la sellette. Le rapprochement de Tsinghua Unigroup, chinois, et de Media Tek, taïwanais, pourrait conduire Taipei à revoir sa législation, jusqu'à présent très protectrice, dans le domaine de la conception et de la fabrication des puces électroniques dont  le pays est particulièrement fier. Un sujet on ne peut plus sensible parce qu'il touche à la propriété intellectuelle dont la Chine est loin d'être le plus ardent défenseur dans le monde.
Je te tiens, tu me tiens... la comptine n'es pas chinoise. Mais elle explique que finalement la Chine et Taïwan ont tout intérêt à ne rien changer et à préserver soigneusement le statu quo. C'est d'ailleurs ce que pense la majorité de l'opinion publique de part et d'autre du détroit.
 
 
Arnaud Rodier, novembre 2015