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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

LIBRE-ÉCHANGE : TOUT RESTE À JOUER ENTRE PÉKIN ET WASHINGTON

 

En se faisant doubler par les États-Unis sur le Partenariat transpacifique, la Chine a perdu la face. Mais elle n'a pas encore perdu la partie.

 

Pékin n'a pas d'autre choix que de faire contre mauvaise fortune bon coeur. Le Partenariat transpacifique (PTP ou TPP en anglais) signé le 6 octobre entre les États-Unis, l'Australie, Brunei, le Canada, le Chili, le Japon, la Malaisie, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, le Pérou, Singapour et le Vietnam lui reste dans la gorge.  En négociations depuis 2005, il vise à créer une zone de libre-échange dans la région Asie-Pacifique débouchant sur une suppression totale des taxes douanières. Et représente pas moins de 40% du PIB (produit intérieur brut) mondial et plus du quart des échanges internationaux. Il devrait être ratifié début 2016.
C'est un "accord clé" pour la région, s'est empressé de dire le ministère chinois du Commerce. Sans cacher que les Américains devraient encore convaincre les syndicats et plusieurs parlementaires qui y sont opposés outre-atlantique. Sans parler des nombreuses pierres d'achoppement qu'il soulève sur l'accès aux marchés agricoles, sur les règles d'origine de certains produits, sur les pièces détachées automobiles, sur la protection des brevets et sur l'accès aux médicaments. Et tout en souhaitant qu'il soit "le plus transparent et le plus ouvert", la Chine ne s'est pas privée de souligner, par le biais de son agence de presse officielle Xinhua, le poids des opposants au TPP aux États-Unis.
Car ce partenariat est considéré par beaucoup comme une tentative américaine d'endiguer l'influence croissante de Pékin dans le monde. La Chine a en effet lancé de son côté son propre Partenariat économique régional intégral (RCEP), en espérant réunir les dix membres de l'Asean (Association des nations de l'Asie du sud-est), - Birmanie, Brunei, Cambodge, Indonésie,  Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Vietnam-, le Japon, la Nouvelle-Zélande et l'Inde. Soit plus de la moitié de la population de la planète et un tiers de la richesse mondiale. Mais il a pris du retard. Et Pékin s'est fait couper l'herbe sous le pied.
Guerre froide
Mais les Chinois ne peuvent pas faire comme s'ils ignoraient les États-Unis. Les exportations américaines vers la Chine augmentent de plus de 15% par an depuis dix ans. Les investissements chinois outre-atlantique ont explosé de 41% entre 2009 et 2013. Ils dépassent 46 milliards de dollars et sont à l'origine de la création de 80 000emplois américains. Ils pourraient atteindre entre 100 et 200 milliards de dollars d'ici 2020.
Des chiffres qui masquent en réalité une véritable guerre froide entre les deux pays. Guerre froide attisée aujourd'hui par le ralliement du Japon, principal concurrent de la Chine en Asie, au Partenariat transpacifique. Le Premier ministre Shinzo Abe, que Pékin espérait gagner dans son camp, a en effet préféré parer au plus pressé. Et s'il applaudit des deux mains le TPP, c'est parce qu'il pense qu'il peut l'aider à conforter sa politique de relance de l'archipel. La fameuse politique des "Abénomics" qui, pour le moment, ne donne aucun résultat, ni sur la croissance, ni sur l'emploi. En sautant sur le premier accord de libre-échange venu, le Japon pense augmenter ses chances d'attirer des investisseurs étrangers et améliorer sa compétitivité. "C'est une planche de salut pour Shinzo Abe", affirme sans états d'âme le cabinet d'analyses économiques britannique Capital Economics. Et un économiste du Fujitsu Research Insitute d'enfoncer le clou: "sans un succès du TPP, le gouvernement Abe aurait eu très peu de progrès à faire valoir sur le front des réformes structurelles".
L'arme de la BAII
Si la Chine dit vouloir se concentrer sur ses "propres zones de libre-change" et ne pas trop se préoccuper des États-Unis, elle peaufine bel et bien ses armes pour riposter. C'est tout l'enjeu de la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII) lancée par Xi Jinping, qui devrait ouvrir ses portes d'ici la fin de l'année 2015. Dotée d'un capital de 100 milliards de dollars, détenue majoritairement (30,3%) par Pékin, devant l'Inde et la Russie, elle se veut le nouveau levier financier de l'Asie. Elle pourrait lever jusqu'à 1 000 milliards de dollars de capitaux privés. Or la région va avoir besoin chaque année de 750 milliards de dollars d'investissements dans les infrastructures jusqu'en 2020, selon la Banque asiatique de développement (BAD). Mais cette dernière, dominée par le Japon, et la Banque mondiale, aux mains des Américains, les principaux prêteurs de la région, ne disposent, elles, que de respectivement 160 milliards et 220 milliards de capitaux.
Menace sur l'intégration
C'est un argument de poids auprès de l'Asean. Asean qui pourrait peser lourd dans le bras de fer entre la Chine et les États-Unis. En effet, seuls quatre de ses membres ont rejoint le TPP, Brunei, la Malaisie, Singapour et le Vietnam. Et l'absence des six autre pays qui composent l'association, notamment celle de l'Indonésie et de la Thaïlande, fait peser une sérieuse menace sur l'intégration économique de l'ensemble. Quant aux plus pauvres, le Laos ou le Cambodge, ils craignent de se faire laminer si les Américains et les Japonais choisissent de transférer leurs chaînes de production vers les seuls adhérents du Partenariat transpacifique.
La Chine, du coup, présente son RCEP comme le seul vrai moyen de rassembler les pays d'Asie. D'autant que plusieurs pays de l'Asean ont déjà des accords de libre-échange avec la Chine, l'Inde, le Japon, l'Australie, la Nouvelle Zélande et la Corée du Sud.
Corée du Sud qui mesure parfaitement l'enjeu de la bataille. Elle n'a pas voulu trancher. Malgré les pressions de Washington elle n'a pas rejoint le TPP. "Toute précipitation dans cette affaire peut être dangereuse", juge un membre du gouvernement cité par l'agence de presse Yonhap.
Une réticence qui montre que si Pékin a bien perdu la face, la Chine n'a pas encore perdu la partie.
 
Arnaud Rodier, octobre 2015