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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

RÈGLEMENTS DE COMPTES À O.K. CORÉE

 

Le Parlement a voté la destitution de la présidente sud-coréenne Park Geun-hye qui se voit privée de ses pouvoirs. Politiquement c'est le chaos. Économiquement aussi.

 

L'Assemblée nationale de la Corée du Sud a adopté, à 234 voix pour et 56 contre, la motion de destitution de la présidente Park Geun-hye qui la suspend de toutes ses fonctions jusqu'à la décision de la Cour constitutionnelle qui décidera d'avaliser ou non cette sanction particulièrement lourde. Elle a au maximum six mois pour se prononcer. En attendant c'est le Premier ministre, Hwang Kyo-ahn, qui remplit le rôle de président. Il contrôle l'armée, la diplomatie et les affaires internationales.
Politiquement, c'est le chaos total. Économiquement aussi. "La soi-disant économie créative", dont madame Park se faisait le porte-drapeau, "sombre en engraissant le porte-feuille de sa confidente au lieu d'alimenter un nouveau moteur de croissance", fulmine Binh Ki-beom, professeur d'économie à l'université Myongji de Séoul, cité par le Korea Times.
Le 747 oublié
Le journal en langue anglaise affirme que la situation du pays est la pire de toutes depuis 4 ans, et la prise de fonction de Park. Et d'ajouter: "des collégiens jusqu'aux ménagères, en passant par les salariés, tout le peuple ordinaire descend dans les rues non seulement parce que Park a laissé sa meilleure amie s'immiscer dans les affaires d'État, mais encore parce que l'économie du pays chute dans un long tunnel noir de pertes d'emplois et de croissance faible".
Le gouvernement "s'était fixé pour objectif le 747, 4% de croissance, 70% d'emplois et 40 000 dollars de revenus par tête", poursuit le Korea Times. "Aujourd'hui, la réalité, c'est que la croissance est tombée à 2%, que le revenu par tête a chuté à 27 000 dollars et que le taux d'emplois ne dépasse pas 65%".
Du temps pour retrouver la normale
Le PIB (produit intérieur brut) de la Corée du Sud sera effectivement, selon les statistiques officielles, en hausse de 2,4% dans le meilleur des cas l'an prochain et depuis trois ans, pour la première fois dans l'histoire du pays, il stagne en dessous de 3% de croissance.
Même le cabinet de conseil britannique Capital Economics s'alarme. "Compte tenu de la détérioration des perspectives économiques du pays, nous abaissons de 2,5% à 2% nos prévisions de croissance pour 2017 et nous réduisons de 1,25% à 1% nos estimations concernant les taux d'intérêts, soit le niveau le plus bas qu'il ait jamais enregistré". Et de préciser: "même une fois la présidente Park Geun-hye partie, il faudra beaucoup de temps pour que la situation politique redevienne à peu près normale".
Avec des règlements de comptes en chaîne dans ce qui ressemble de plus en plus à O.K. Corée.
9 piliers intouchables
Huh Chang-soo, patron du groupe GS et président de la toute puissante Fédération des industries coréennes (FKI), Chung Mong-koo, président de Hyundai Motor, Cho Yang-ho, vice-président de Hanjin, Shin Dong-bin, patron de Lotte, Lee Jae-yong, vice-président de Samsung, Chey Tae-won, patron de SK, Kim Seung-youn, président de Hanwha, Ku Bon-moo, patron de LG et Sohn Kyung-shik, à la tête du groupe CJ, tous sont accusés d'avoir financé de près ou de loin les activités louches de Choi-Soon-sil, l'amie de 40 ans, la confidente et, pour certains le gourou, de la présidente Park, amie aujourd'hui arrêtée.
Pas moins de 9 piliers de l'économie de la Corée du Sud, tous interrogés face aux caméras de télévision par le Parlement. Un comble pour ces hommes qui se croyaient intouchables et qui se font un point d'honneur à ne jamais paraître en public. Tous obligés de subir des auditions diffusées en direct, où leur gêne était manifeste et leur défense maladroite, sinon ridicule.
Un cheval de course
Main sur le coeur, tête basse, Shin Dong-bin, le patron de Lotte, a nié en bloc avoir versé en trois fois 10,4 millions d'euros à deux fondations, K-Sports et Mir, appartenant à madame Choi. Mais c'est Samsung qui se serait montré le plus généreux, en donnant 16 millions d'euros, suivi par Hyndai, SK et LG. Lotte n'arrivant finalement qu'en cinquième position.
Samsung a simplement admis avoir acheté un cheval de course à Chung Yoo-ra, la fille de Choi Soon-sil, pour seulement 804 000 euros. Pour le reste, l'héritier du groupe, Lee Jae-yong, ne se "rappelle pas". Et se défausse sur le responsable d'une filiale qu'il va maintenant démanteler. Une défense telle qu'un député d'opposition lui a demandé s'il avait l'intention de céder la direction de Samsung à une "excellente personne possédant une bonne mémoire". Ce à quoi il a juste répondu: "je léguerai la direction à tout moment s'il y a une personne plus excellente que moi-même".
Samsung, en revanche, veut quitter la Fédération des industries coréennes, tout comme Hyundai Motor, parce qu'il l'accuse d'être la principale organisatrice de ces transferts de fonds et de trop facilement céder aux pressions de la Maison Bleue, l'équivalent de l'Élysée en Corée du Sud. "Mais c'est difficile de refuser une demande de la présidence", rétorque benoîtement Huh Chang-soo, le patron de la FKI.
Deux visages
Un imbroglio explosif qui reflète à sa manière deux visages de la Corée. D'un côté le confucianisme et le bouddhisme, qui se fondent sur le respect des parents et des chefs. Quitte à avoir la culpabilité facile, telle cette jeune femme qui n'est pas mariée parce qu'elle a "sans doute fait souffrir un homme dans (sa) vie antérieure" et qu'elle le "paie aujourd'hui". De l'autre, "l'Amok", la violence brutale née d'un sentiment d'injustice, une sorte de rage incontrôlable.
L'écart entre les riches et les pauvres ne cesse de croître. La fourchette des 10% de plus bas salaires a diminué de 25,8% en un an, et celle des 10% les plus hauts a augmenté de 7,4%. Le chômage des jeunes est, à 8,5%, au plus haut depuis 17 ans.
C'est cette Corée qui descend par millions tous les week-end dans la rue. Park Geun-hye en fait aujourd'hui les frais.
 
 
 Arnaud Rodier, décembre 2016