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L'éditorial des économies d'Asie par Arnaud Rodier, journaliste

 

CORÉE DU SUD: LES DÉFIS DE MOON JAE-IN

 

Le nouveau président du pays veut une "société juste et équitable". Mais il devra d'abord rassembler une population profondément divisée et faire oublier les scandales.

 

Haro sur les "chaebols", les grands conglomérats aux mains d'une poignée de familles, Hyundai, Samsung, Lotte, tous plus opaques les uns que les autres et accusés en vrac de corruption.
Ce sont eux qui ont fait tomber l'ancienne présidente Park Geun-Hye, dont la destitution a entrainé une campagne éclair de tout juste 22 jours et l'élection anticipée de Moon Jae-in le 9 mai.
Aujourd'hui le patron de Samsung est arrêté et le groupe Lotte a annoncé qu'il allait réorganiser toutes ses activités au sein d'une société holding qui assurerait la transparence de sa direction et de ses diverses filiales. Mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans la mer et la population sud-coréenne est en colère, profondément divisée face au monde des entreprises.
Pas de majorité au Parlement
Moon Jae-in, un catholique de 64 ans, membre du parti démocrate, ancien avocat des droits de l'homme, qui a connu la prison sous la dictature militaire,  veut "faire de la Corée une société juste et équitable". Il promet une réforme en profondeur des "chaebols" et moins de pouvoir aux famille qui les contôlent. Il les rend responsables d'accaparer les meilleurs talents sans rien laisser aux autres et d'étouffer les petites et moyennes entreprises en les privant de crédits auprès des banques. La critique n'est pas nouvelle. Plusieurs gouvernements se sont déjà attaqués au problème. Sans résultat.
Il n'y a pas beaucoup de chances que Moon Jae-in fasse mieux. Aucun parti n'a la majorité des deux-tiers au Parlement pour imposer sa loi. Et avec une croissance prévue à un peu plus de 2% cette année, au lieu de 3% envisagés initialement, la Corée du Sud n'a qu'une marge de manoeuvre étroite.
Quatre grands défis
Quatre grands défis sont à relever selon le cabinet d'analyse britannique Capital Economics. Le premier concerne la démographie. Le taux de fertilité du pays est l'un des plus bas au monde, et très en-dessous de 2,1 enfants par femme qui serait nécessaire pour maintenir la population à son niveau. Du coup celle en âge de travailler va baisser de 1% par an au cours des 20 prochaines années.
Le deuxième est l'absence de flexibilité du marché du travail. Elle pèse tout particulièrement sur les jeunes dont le taux de chômage atteint des records, 9,8% l'an dernier pour les moins de trente ans, soit le double du taux global.
Ensuite, les dettes des ménages, encouragées par une course aux crédits sans précédent, ne cessent d'augmenter et vont inévitablement peser sur la consommation des ménages dans les années à venir, alors que le gouvernement compte sur elle pour prendre le relai des exportations. Exportations pénalisées par le ralentissement de l'économie mondiale et par la concurrence de la Chine.
Promesses populaires
Une Chine, et c'est le quatrième défi soulevé par Capital Economics, qui monte de plus en plus en valeur ajoutée et fabrique elle-même ce qu'elle achetait avant à la Corée du Sud, à commencer par les téléphones mobiles et les écrants plats.
Moon Jae-in promet de créer 1,3 million d'emplois, dont 810 000 dans le secteur public, et d'en réserver un tiers aux jeunes. Il souhaite une meilleure protection sociale pour les personnes âgées. Il compte faire passer la durée du travail hebdomadaire de 68 à 52 heures par semaine. Autant de promesses populaires qui ont tout pour plaire. "Mais elles risquent d'augmenter le coût du travail et de menacer la compétitivité des firmes coréennes", avertit Capital Economics.
États-Unis et Corée du Nord
Le vrai challenge immédiat du nouveau président est cependant ailleurs. Quelle politique choisir vis-à-vis de la Corée du Nord qui ne cesse de multiplier ses provocations? Moon Jae-in est connu pour s'être montré réticent au déploiement du système anti-missiles américain THAAD dans le pays. Il provoque la colère de la Chine qui boycotte les produits sud-coréens. Le nouveau président veut calmer le jeu.
Il est partisan d'une reprise des négociations avec Pyongyang. Il se dit prêt à rouvrir le complexe industriel de Kaesong, au nord de la fontière, qui accueillait des entreprises du sud faisant travailler des salariés du nord. Premier pas timide vers une hypothétique réunification, aujourd'hui au point mort.
Et à l'autre bout du monde, les États-Unis menacent de renégocier l'accord de libre-échange passé avec Séoul en 2012. Donald Trump le trouve "horrible" et l'accuse d'avoir creusé un déficit commercial de 28 milliards de dollars l'an dernier.
Moon Jae-in a devant lui un immense chantier sur lequel personne ne lui fera de cadeaux.
 

 

Arnaud Rodier, mai 2017